Contrairement à l’Algérie qui a donné lieu à une surabondante activité éditoriale qui n’est pas près de se tarir, le Maroc, en dehors du caractère affirmé de Hassan II, n’a pas – loin de là – suscité autant d’ouvrages de fond. En vérité, la période du protectorat a surtout attiré l’attention par la figure du maréchal Lyautey, qui a assumé avec hauteur et vision la fonction de Résident général de l’instauration du protectorat, de 1912 à 1925, deux ans avant l’élection de Mohammed ben Youssef. Celui-ci fut donc le dernier sultan et le premier roi (malik) du Maroc, dignité qui lui est conférée en 1957, une année après l’indépendance. Si Mohammed Ben Youssef – objet de cette copieuse biographie plus politique que personnelle – a été choisi, c’est-à-dire élu par les élites marocaines, les pachas et autres caïds, pour succéder à son père, à l’âge de 18 ans, ses frères aînés ayant été écartés, c’est que son profil avait tout du sultan protégé. Aux yeux des autorités françaises, sa fonction ne devait être en effet que purement symbolique ou religieuse cédant le pouvoir réel aux Résidents généraux consécutifs dont la liberté d’action était souvent étendue, Paris répugnant à s’investir trop dans les affaires du Protectorat. Les relations entre Résidents généraux et le Quai d’Orsay sont d’ailleurs un aspect largement méconnu sur lequel se penche l’auteur.
Peu à peu, surtout à compter de la Seconde Guerre mondiale, le sultan, après avoir gardé longtemps ses distances avec les milieux nationalistes, va se rapprocher d’eux, à partir de 1942 sans se laisser absorber pour autant par leurs divers courants, allant des monarchistes conservateurs aux communistes du PCM. La monarchie marocaine commence à se transformer en profondeur, lorsque Mohammed ben Youssef rompt avec la collaboration coloniale qui a été jusque-là sa ligne de conduite. Lutter pour l’indépendance signifie pour lui accroître son pouvoir concret, mais aussi affaiblir les liens qui maintenaient la monarchie traditionnelle et qui menacent de se délier. Le pari est risqué. Cela lui vaudra, à compter du fameux discours de Tanger du 10 avril 1947, une hostilité de la Résidence générale qui, au terme d’une épique bataille, parvint à le déposer quelques années plus tard, le 20 août 1953.
Le futur Mohammed V fut exilé pendant deux ans avec sa famille, d’abord en Corse puis à Madagascar, avant de revenir triomphant en 1955, promesse d’indépendance acquise, ce qui lui permit de refonder la monarchie. Son éviction, qui couvait depuis des années, loin d’avoir été le fait de la seule autorité coloniale résulte en fait d’acteurs marocains, dont le plus connu était Thami el Glaoui, puissant pacha de Marrakech qui arriva à réunir une coalition de notables locaux désireux de sauvegarder leurs prérogatives et privilèges. L’implication de ces élites provinciales marocaines fut à cet égard décisive, car elles y perdirent leur pouvoir. En effet, la décolonisation qui s’est étirée sur les années 1956-1960, années durant lesquelles le roi assuma lui-même la direction du gouvernement, fut une période de transition, de destruction créatrice et d’émergence d’un nouveau système politique. La décolonisation est habituellement considérée comme la marche vers l’unification d’une nation qui recherche son indépendance. Dans le cas du Maroc, elle est aussi un processus révolutionnaire de fragmentation et de violences. Les fractures ne sont pas seulement maroco-françaises, mais aussi intra-marocaines.
De cette lutte a surgi le futur paysage politique et institutionnel du Maroc. La principale réussite de Mohammed V est d’avoir rendu indispensable l’indépendance de son pays et sa restauration, vision à laquelle les Français se sont tardivement ralliés, alors que la guerre d’Algérie faisait rage. Pour Paris, il s’agissait de préserver ses intérêts au Maroc sous le slogan « l’indépendance dans l’interdépendance » imaginé par l’habile Edgar Faure, président du Conseil de l’époque. La force de l’institution monarchique, à travers la figure de Mohammed V, est d’être parvenue à se placer au centre de la lutte, mais comme le dira le général de Gaulle « au-dessus des partis ». Cela illustre la thèse du constitutionnaliste français Georges Burdeau qui fit la distinction entre pouvoir d’État – aux mains du chef de l’État, président ou monarque – et politique politicienne – ballottée par les passions et les appétits fluctuants du moment. D’où ce récit qui est né d’une « Révolution du roi et du peuple » ou d’une « nouvelle ère ». Nation et royauté ne sont pas incompatibles, même si la nation du roi n’est pas celle des nationalistes. Pour ceux-ci elle renvoie à une unité avant tout identitaire (par conséquent politique) autour d’un référent arabo-islamique. Pour le Palais, la nation signifie l’unité politique autour de la monarchie, l’allégeance de la population qui, même si la référence arabo-islamique est devenue dominante, peut être diverse, y compris juives et berbères. Ces dernières décennies en ont bien témoigné, en tant qu’elles se montrent fidèles, ce qui peut être considéré comme un héritage du modèle impérial. Le Palais possède une culture politique qui lui est propre. Son idéologie n’est pas le nationalisme, mais ce que l’on peut nommer un « monarchisme national », dans lequel monarchie et nation doivent se confondre. Cela explique largement pourquoi la monarchie n’a pas été abolie dans les années 1950-1960, comme dans tant d’autres pays arabes (Égypte, 1953 ; Irak, 1958). Divers facteurs semblent l’expliciter : son caractère chérifien, son ancienneté, son système familial, sa mainmise sur le Makhzen (1) et l’appareil sécuritaire, mais aussi l’habileté, l’intelligence politique de Mohammed V et de ses successeurs, ce que l’on peut appeler le « génie monarchique ». ♦
(1) Ce concept de « makhzen » est dérivé du verbe « khazana » (cacher ou préserver) que l’on retrouve dans l’expression française de « magasin ». Dans l’ancien empire arabe, il désignait le coffre où les émirs gardaient les impôts destinés au calife de Bagdad. Le mot devint plus tard synonyme de « trésor ». La maison (« dar ») du Makhzen, là où était entreposé le trésor, était assimilée au pouvoir central et servait à qualifier notamment l’armée et la bureaucratie.






