Les alliés de l’Allemagne posent souvent la question pourquoi la Bundeswehr ne se voit pas en continuation de l’histoire militaire nationale, comme en France, car les militaires ont besoin d’éléments culturels et émotionnels qui leur permettent de s’identifier avec l’organisation. Or, la tradition de la Bundeswehr a été développée pour marquer la rupture avec la Wehrmacht et pour rendre plus efficace les nouvelles armées allemandes. À ces fins, on a décidé d’examiner l’intégralité de l’histoire militaire et de garder seulement ce qui correspond aux principes constitutionnels. Cette tradition est soumise à une dynamique sociétale et politique. Elle ne cesse de se développer, avec une partie croissante de l’histoire contemporaine et actuelle de la Bundeswehr.
La tradition pour la Bundeswehr : clé dynamique pour la compréhension des forces armées allemandes
Dans le cadre de la recherche de solutions européennes aux défis de notre époque en matière de politique de sécurité, il sera encore plus important à l’avenir de trouver des solutions communes aux partenaires européens. Pour comprendre comment et pourquoi la République fédérale d’Allemagne (RFA) et les soldats de ses forces armées, la Bundeswehr, conçoivent la puissance militaire, il est utile de connaître la tradition de la Bundeswehr. Les sources étant disponibles surtout en allemand (et en partie en anglais), l’article vise à permettre aux lecteurs français de s’informer sur ce sujet. Dans les trois décrets sur la tradition de la Bundeswehr, la première phrase de chaque décret définit la tradition. Si son contenu est un sujet dynamique, sa définition reste constante : en 1965, « La tradition est la transmission de l’héritage valable du passé » (1) ; en 1982, « La tradition est la transmission de valeurs et de normes » (2) ; et en 2018, « La tradition de la Bundeswehr est au cœur de sa culture mémorielle » (3). La tradition est donc ce qui doit être transmis.
Les attentes des partenaires vis-à-vis du rôle militaire de l’Allemagne sont parfois grandes, mais ils se montrent régulièrement étonnés, voire déçus que la Bundeswehr ne veuille pas se considérer comme la continuation de l’armée allemande d’autrefois. Les forces armées allemandes n’ont-elles pas remporté par le passé des succès militaires considérables ? Ne faut-il pas transmettre et développer les méthodes qui ont permis de remporter de tels succès, même contre des adversaires très puissants ? Dans The Politics of the Prussian Army, l’historien américain Gordon Alexander Craig explique pourquoi les armées prussiennes, jusqu’en 1945, ne pouvaient pas être considérées comme un élément fondateur de la tradition des forces armées de la RFA. Ce sont les actions de ces mêmes armées qui ont finalement conduit au renforcement du national-socialisme en Allemagne et à la Seconde Guerre mondiale, avec la participation des forces armées allemandes à de nombreux crimes (4). Néanmoins, la Bundeswehr a intégré des éléments de l’histoire prussienne et allemande dans sa tradition, et s’appuie même sur eux.
Dès les premières années de la Bundeswehr, deux positions s’affrontaient quant aux principes de base des nouvelles forces armées allemandes : ces dernières devaient-elles être pensées en fonction des exigences de la guerre ou de leur intégration dans l’État et la société ? On a décidé, pour de bonnes raisons, de doter la Bundeswehr d’une philosophie de commandement et de la tradition qui va avec, qui tient bien compte des exigences de la guerre moderne, mais qui, dans son apparence, met en avant l’intégration de l’armée dans la société. Comme le souligne l’historien américain Donald Abenheim, fin connaisseur de la Bundeswehr et de l’histoire militaire, dans Reforging the Iron Cross, la Bundeswehr a été placée sous le contrôle étroit du Parlement lors de sa création, rompant ainsi complètement avec l’histoire prusso-allemande (5). Le contrôle parlementaire permanent s’exprime par quatre principes, toujours en vigueur aujourd’hui, formulés avant la création de la Bundeswehr (6).
Le débat sur la question fondamentale de la philosophie de commandement et de la tradition se poursuit toutefois encore aujourd’hui. Les scientifiques, les militaires et les hommes politiques sont les principaux acteurs de ce débat. Cet article revient sur la tradition de la Bundeswehr et résume son contexte, son histoire ainsi que le débat permanent sur la tradition. L’article propose également une réponse à la critique de la tradition.
Le chemin vers le décret sur la tradition de 1965
La Bundeswehr a été créée le 12 novembre 1955 après plusieurs années de préparation. Cette date n’a pas été choisie au hasard. Il s’agit du 200e anniversaire de l’une des têtes pensantes des réformes militaires conduites après la défaite écrasante de 1806 à Iéna face à Napoléon, Gerhard von Scharnhorst (1755-1813). Celles-ci visaient, entre autres, à contribuer à augmenter la valeur opérationnelle de l’armée tout en tenant compte de la dignité et du rôle de chaque individu en tant que citoyen. En effet, les réformateurs souhaitaient rompre avec le passé militaire et créer une armée nouvelle dans un système étatique entièrement repensé. Ainsi, lors de la création de la Bundeswehr, la question centrale était de déterminer le modèle à appliquer pour façonner les nouvelles forces armées allemandes. Il était exclu de reprendre le modèle de 1945 et de se référer à la tradition militaire ancienne et ininterrompue. La République de Weimar (1918-1933) avait omis d’agir sur la tradition entretenue dans ses forces armées et de rompre avec le passé militaire (7).
En 1955, l’opinion publique allemande n’aurait pas accepté une Bundeswehr perpétuant la tradition de la Wehrmacht. La question déjà difficile du recrutement de centaines de milliers de soldats aurait été encore plus épineuse. Il est également douteux que les puissances victorieuses de la Seconde Guerre mondiale, qui étaient devenues les partenaires de l’Allemagne de l’Ouest, aient accepté une telle orientation. Les nouvelles forces armées ont donc été constituées en rupture délibérée avec la Wehrmacht. Lors de la nomination des 101 premiers soldats de la Bundeswehr, Theodor Blank, alors ministre fédéral de la Défense, a déclaré que l’on ne reprendrait rien du passé sans d’abord examiner précisément sa validité pour le présent (8).
Malgré l’ambition affichée, beaucoup d’éléments de l’ancienne armée ont été repris, voire devaient l’être, mais malheureusement leur « validité » n’a pas toujours été scrupuleusement vérifiée. Ainsi, ont été conservés ce que les soldats expérimentés comme inexpérimentés considéraient comme précieux, souvent ce que les préjugés sur le service militaire pouvaient enseigner : une dureté excessive et inutile ainsi qu’un « ton de caserne ». Il était donc manifestement nécessaire de définir explicitement ce qui était acceptable au nom de la tradition. Pour répondre à ce besoin, un décret sur les traditions a été élaboré dès 1957 sous la tutelle du ministère fédéral pour la Défense. De nombreux organismes ont exercé une influence, notamment le président fédéral, qui a appelé à une Bundeswehr moderne, et la Commission de la défense (9).
Le décret sur les traditions de 1965
Après de longs travaux et de longues discussions, le décret sur la tradition a été mis à disposition de la troupe en 1965. Selon ce décret, « La tradition doit permettre aux soldats de mieux comprendre et accomplir la mission qui leur est confiée, aujourd’hui et à l’avenir » (10). Il s’agit donc d’améliorer les performances de la troupe. Ce décret indique expressément que « Le droit et la liberté du peuple allemand » peuvent être menacés de l’extérieur ainsi qu’au sein de la société, et que les soldats de la Bundeswehr doivent contrer ces menaces (11).
Le décret positionne la tradition de la Bundeswehr dans le champ de tension entre le besoin d’orientation des militaires et la nécessité de les éloigner de ce qui ne doit plus jamais être autorisé. Il affirme que des orientations solides sont nécessaires pour défendre la justice et la liberté (« Recht und Freiheit »). Sur cette base, le décret explique, avec une clarté particulière qui convainc encore aujourd’hui, que « Seuls les soldats qui ont également assumé leurs responsabilités en tant qu’êtres humains » (12) peuvent servir durablement d’exemples. Il est clair ici que les performances militaires ne suffisent pas à elles seules pour choisir des modèles. Ils doivent être évalués dans leur contexte social et historique. Dès 1965, le décret intègre la courte histoire de la Bundeswehr dans la tradition, un aspect qui devrait gagner en importance avec le temps. L’appréciation appropriée de ce qui a été accompli dans le passé est mise de côté au profit de l’ouverture aux innovations, une disposition importante dans le contexte de la réflexion sur la philosophie de commandement de la Bundeswehr, la Innere Führung.
En énumérant un ensemble de vertus, le décret établit que celles-ci font partie de la tradition de la Bundeswehr. L’orientation vers le droit et la liberté est au cœur de ce décret. Les vertus militaires telles que l’amour de la patrie, le sens du devoir et la loyauté sont opposées au devoir de « résistance par responsabilité » (13), si les autorités devaient se détourner de leur obligation envers le droit et la liberté. Ici, le fait que le régime national-socialiste se soit servi de la fidélité des soldats au serment pour commettre des crimes a des répercussions. La nouvelle symbolique militaire reprend ceux de la RFA (drapeau noir-rouge-or, hymne national allemand, aigle des armoiries fédérales). En plus, la croix de fer a été adoptée pour les nouvelles forces armées.
Une différence essentielle par rapport aux versions ultérieures du décret est la possibilité de reconnaître d’anciens membres de la Wehrmacht comme camarades. Cela était possible et expressément souhaité dans les limites fixées par les directives sur la valeur traditionnelle. Ainsi, seule pouvait être entretenue comme tradition ce qui était également considéré comme digne de tradition selon la nouvelle conception (à partir de 1955). Il stipulait au n° 25 : « Pour entretenir la tradition et honorer les morts, les drapeaux d’unités d’anciennes armées allemandes peuvent être accompagnés par la Bundeswehr si le drapeau de l’unité [de la Bundeswehr] est porté » (14). Si les symboles de la RFA constituaient le cadre, les anciens drapeaux pouvaient être exposés. Par contre, il est interdit d’exposer des symboles contenant des croix gammées. On voulait encore profiter des expériences et des leçons tirées des opérations de combat par les membres de la Wehrmacht, leur témoigner de la reconnaissance, mais aussi montrer que la Bundeswehr était synonyme de droit et de liberté.
Le décret sur la tradition de 1982
La conscience publique a commencé à changer dans les années 1960, puis s’est accentuée dans les années 1970. Dans le cadre des procès intentés contre des personnalités clés du régime nazi, une société de plus en plus composée d’une nouvelle génération a eu accès à de nombreuses informations sur les actions de la Wehrmacht. L’acceptation initiale, pendant la guerre froide, du rôle de la Wehrmacht et son implication dans les crimes du régime nazi a cédé la place à un rejet croissant de tout ce qui était lié à la Wehrmacht (15). Le débat sur la considération à accorder aux nouvelles forces armées allemandes ressurgissait. Il oscillait entre la tentation de concevoir leur rôle et leur tradition en vue des exigences du combat, d’une part, et de ne les concevoir qu’en fonction de leur rôle dans l’État et la société de l’Allemagne contemporaine, d’autre part. La publication de la directive de service centrale 10/1 « Innere Führung » en septembre 1972 a permis de calmer les esprits, au moins temporairement. Elle décrivait la philosophie du commandement et précisait que la Bundeswehr devait être une armée au sein de la démocratie, mais ne poursuivait pas l’idéal d’une armée démocratique (16). En creux, cela signifiait que la Bundeswehr devait jouer son rôle dans la défense de l’Allemagne et qu’il n’était pas question de la ramollir. En même temps, elle établissait clairement que la démocratie parlementaire constituait le pouvoir civil auquel l’armée devait se plier – et que pour les armées, il n’y a pas de valeurs hors de ce cadre.
Bien sûr, la controverse et la méfiance mutuelle continuaient de couver sous la surface. En 1976, le colonel à la retraite Hans Rudel, pilote chevronné de Ju-87 pendant la guerre et officier de la Wehrmacht le plus décoré, a participé à une réunion de l’association de tradition d’un escadron de reconnaissance de la Luftwaffe (17). Il s’agissait ici de ce que le décret sur la tradition de 1965 approuvait expressément, à savoir l’accompagnement par la Bundeswehr de la préservation des traditions de la Wehrmacht. Malgré ses nombreux chars détruits, Rudel n’a pas été jugé digne de perpétuer la tradition de la Bundeswehr. Il se considérait probablement comme un patriote, mais était généralement considéré comme un fervent nazi.
Cet événement a ravivé le débat sur l’armée et ses traditions. Le décret de 1965 sur la tradition a été réexaminé, cette fois sous le signe d’une plus grande distance par rapport au régime nazi, tant sur le plan temporel que personnel. Fin 1982, un nouveau décret est publié, qui reprend explicitement l’esprit de ce qui doit être transmis, à savoir la défense de la justice et de la liberté. Il est important de noter qu’une attention particulière est à nouveau accordée à l’objectif de la préservation des traditions, à savoir l’ancrage dans la démocratie et la contribution à la performance militaire (18). En même temps, le décret a été rédigé de manière à interpeller davantage la nouvelle génération. La distinction entre l’esprit de la Bundeswehr et celui de ses prédécesseurs a été clairement présentée, notamment en mettant l’accent sur le rôle de la Bundeswehr dans le maintien de la paix en tant qu’élément de la tradition. En 1982, la guerre sous le signe du nucléaire était perçue très différemment de ce qu’elle était jusqu’en 1945 ou de ce qu’on en pensait en 1955. Le nombre d’armes nucléaires dans le monde était proche de son apogée et s’élevait à plusieurs dizaines de milliers. Dans ce contexte, le maintien de la paix, par le biais de la dissuasion conventionnelle, devait être l’objectif des efforts militaires allemands.
La participation des drapeaux de la Wehrmacht aux manifestations de la Bundeswehr, sous réserve du respect de certaines règles prévue par le décret de 1965, était désormais exclue. Les contacts avec des personnes ou des associations n’étaient autorisés que si celles-ci « étaient attachées aux valeurs et aux objectifs de notre ordre constitutionnel » (19). Les collections d’armes, de maquettes, de documents, etc. dans les expositions militaires étaient autorisées et même jugées précieuses pour l’histoire, mais elles devaient être assorties d’un rappel sur le contexte historique (20).
Le décret sur les traditions de 2018
Au cours de l’été 2017, la ministre fédérale de la Défense Ursula von der Leyen a donné le coup d’envoi des travaux sur un nouveau décret sur les traditions, qui a été publié l’année suivante (21). Depuis 1982, la Bundeswehr avait subi de profonds changements et son histoire s’était allongée de 36 ans, soit nettement plus de la moitié de son existence depuis 1955. Depuis 1990, le service des soldats allemands avait pris une toute nouvelle tournure. La réunification allemande, l’élargissement de l’Otan à l’Est, la suspension de la conscription et surtout l’engagement de la Bundeswehr dans de nombreuses missions dans le cadre de l’Otan, de l’Union européenne et de l’ONU ont exigé une nouvelle réflexion et une redéfinition de ce qui devait être transmis (22).
Le nouveau décret insiste à plusieurs reprises sur la nécessité de considérer l’histoire allemande dans son ensemble, en particulier l’histoire militaire et, surtout, de faire un choix conscient des contenus à transmettre. La Bundeswehr s’oriente sur la mission qui lui a été confiée et sur ce qui a été codifié dans la Constitution (« Grundgesetz », loi fondamentale). Celle-ci se nourrit des connaissances, des expériences et des valeurs éprouvées de toute l’histoire (23). Dans ce décret, l’histoire de la Bundeswehr est mise en avant. Après tout, elle avait déjà 63 ans, dont 28 après la réunification. La fiabilité et la qualité dont elle avait fait preuve dans de nombreux domaines au cours de cette période pouvaient et devaient avoir leur place dans la tradition et permettre aux soldats de la Bundeswehr de s’identifier fièrement à leurs forces armées dans la démocratie. La contribution à la réunification, la capacité à faire ses preuves lors des missions à l’étranger sur terre, sur mer et dans les airs, ainsi que la rapidité avec laquelle les soldats se sont souvent mobilisés pour apporter leur aide en cas de catastrophe ne sont que quelques exemples de ce qui exerce une influence décisive sur la tradition de la Bundeswehr (24).
Après 1990, il a fallu également redéfinir les relations entre la Bundeswehr et les forces armées de la République démocratique d’Allemagne (RDA ou Allemagne de l’Est), qui avaient été en partie intégrées à la Bundeswehr. La Nationale Volksarmee (NVA) dans son ensemble, ainsi que ses services, ne peuvent pas créer de tradition. Cependant, certains membres de la NVA peuvent être intégrés dans le patrimoine traditionnel de la Bundeswehr.
Il est important de rappeler l’objectif de la tradition : renforcer la motivation des membres de la Bundeswehr. Pour ce faire, la tradition promeut la culture interne et fait en sorte que les soldats comprennent mieux l’importance de leur mission pour la justice et la liberté, tout en considérant leur service bien plus qu’une simple activité professionnelle. Le décret reconnaît que les traditions ont un caractère dynamique (25) : des personnalités du présent et du passé peuvent ainsi être incluses à tout moment dans le patrimoine traditionnel, à condition de répondre à certains critères décrits précédemment. Pour la sélection de nouvelles personnalités du passé, de nouvelles recherches seront certainement nécessaires.
L’importance que le ministère accorde à la tradition est soulignée par un passage du décret de 2018. Désormais, les inspecteurs ou les personnes en charge des différents secteurs sont désignés comme responsables. Ainsi, la responsabilité directe s’étend jusqu’aux échelons supérieurs, directement subordonnés au ministère de la Défense. Une autre innovation extrêmement importante stipule que « la préservation des traditions et l’éducation historique sont des tâches de direction » (26) (souligné par l’auteur).
Une discussion toujours actuelle
« Il est certain, cependant, que même avec la dernière décision, les discussions sur l’héritage historique valable ne s’arrêteront pas (27). » C’est ainsi que le Centre fédéral pour l’éducation politique (Bundeszentrale für politische Bildung, bpb) s’exprime sur le décret de 2018. En effet, ce qui doit être transmis fait toujours l’objet de discussions, au premier rang desquelles figure la philosophie de commandement de la Bundeswehr, la Innere Führung. Les critiques l’accusent de ne pas prendre en compte les réalités de la guerre et d’empêcher les soldats de la Bundeswehr de développer la résilience nécessaire à la victoire.
Un exemple actuel de ce débat permanent est fourni par un livre de Sönke Neitzel publié en 2021. Titulaire de la seule chaire d’histoire militaire en Allemagne et donc sommité dans ce domaine, il a publié Guerriers allemands. De l’Empire à la République de Berlin – Une histoire militaire (28), un ouvrage intéressant et précieux qui fait l’objet de débats. Il y explique que la rupture avec le passé n’a pas été aussi complète qu’annoncé officiellement au moment de la création de la Bundeswehr. Il met en évidence les nombreux compromis faits au fil du temps dans son développement et les fustige en les qualifiant de « double morale ». Selon ses conclusions basées sur l’analyse d’un nombre impressionnant de sources et d’entretiens avec des soldats de la Bundeswehr, leur mode de vie n’est pas différent de leurs aînés. Il cite des particularités spécifiques à chaque arme à l’appui de ses propos.
Alors que ces constantes dans le service des différentes armes relèvent plutôt de la coutume, il prend position avec le titre « Deutsche Krieger » sur une question clairement liée à la Innere Führung et à la tradition de la Bundeswehr. Être explicitement un « guerrier » ne fait pas partie de la tradition, et la Bundeswehr est conçue en fonction de sa position dans l’État et la société. Cependant, la volonté et la disposition à « défendre vaillamment le droit et la liberté du peuple allemand » (29) sont au cœur de la tradition de la Bundeswehr. Il s’agit là paradoxalement d’une mission qui demande un comportement de guerrier le cas échéant.
Bien sûr, les soldats cherchent une identité qu’ils peuvent trouver avec leurs camarades, ainsi que des concepts, des images et des symboles pour cette identité, c’est le but de la tradition. C’est pourquoi la préservation des traditions est une tâche de direction, comme le stipule explicitement le décret de 2018. Cette tâche consiste notamment à rappeler sans cesse la raison d’être de la Bundeswehr, à montrer qu’il existe suffisamment de bons modèles et à expliquer ce qui fait leur exemplarité. Par ailleurs, beaucoup d’éléments ayant contribué au succès des armées précédentes ne sont plus ni appliqués ni adaptés aujourd’hui. Ainsi, la tradition de la Bundeswehr n’empêche pas les soldats de trouver une identité dans le quotidien de leurs unités.
Alors que la recherche de modèles dans l’histoire exige des connaissances considérables et une conscience historique critique, la réflexion sur la performance des soldats de la Bundeswehr dans les tâches qui leur sont confiées est à la portée de presque tous les soldats de la Bundeswehr. Donald Abenheim et sa compatriote et historienne (spécialiste de l’histoire et de la politique allemandes) Carolyn Halladay soulignent la valeur des soldats de la Bundeswehr en prenant l’exemple de la participation allemande à la mission de la Force internationale d’assistance à la sécurité (ISAF) en Afghanistan. Ils réfutent tous les commentaires qui prétendent que l’intégration de la Bundeswehr dans l’état et la société empêche l’aptitude de ses membres de faire leurs preuves en combat (30).
Dans leurs discours, les présidents de la RFA prennent régulièrement position sur la tradition de la Bundeswehr et sur le choix de ses contenus. Horst Köhler, président de 2004 à 2010, a déclaré en 2005 : « La Bundeswehr a fidèlement servi notre pays pendant 50 ans. Elle a ainsi fondé sa propre tradition, une tradition de qualité, et elle perpétue la tradition de ses armées précédentes, fidèle à la parole de l’apôtre : “Examinez tout ! Gardez ce qui est bon !”. (31) » En 2012, lors de sa première visite à la Bundeswehr, Joachim Gauck, président de 2012 à 2017, a fait l’éloge de l’armée allemande : « Elle s’est délibérément et judicieusement éloignée de nombreuses traditions militaires néfastes, même si cela n’a certainement pas toujours été facile pour certains officiers chevronnés d’autres armées dans l’histoire de la Bundeswehr » (32).
Il convient de noter que les partisans de la tradition de la Bundeswehr mettent en avant la capacité de leurs soldats à faire leurs preuves.
Lignes de tradition : exemples de contenus dignes
On parle souvent de trois lignes de tradition en rapport avec la tradition de la Bundeswehr. Même si celles-ci n’ont jamais fait l’objet d’une mention explicite dans les décrets sur la tradition, elles classent la tradition de la Bundeswehr en trois grandes catégories.
Les réformes prussiennes, entreprises après la défaite de 1806 à Iéna, ainsi que leurs protagonistes, sont au cœur de la première ligne de tradition, car elles visaient à améliorer la capacité de défense pour une patrie plus juste. Elles misaient sur la possibilité pour tous les citoyens de participer à la vie de l’État et sur l’égalité des chances en fonction des aptitudes et non de la naissance.
Le contenu de leurs réformes se reflète notamment dans les droits élémentaires des Allemands, tels qu’ils sont définis dans la Loi fondamentale. Ce qui semble aller de soi ne l’est pas : l’unité, la justice et la liberté doivent être protégées et réaffirmées en permanence, tout comme leurs équivalents français par exemple. Pour rappeler cela, de nombreuses casernes et salles spéciales de la Bundeswehr portent le nom de réformateurs prussiens. Dans le cadre des réformes, l’ancien chancelier du royaume de Prusse Karl August von Hardenberg (1750-1822) a obtenu une promesse constitutionnelle qui n’a toutefois pas été tenue. Aujourd’hui, l’Allemagne a un ordre constitutionnel. Même si les noms de Scharnhorst et Gneisenau (1760-1831) sont également connus parce que la Wehrmacht a donné leurs noms à ses deux plus grands cuirassés, ce n’est pas pour cela qu’ils sont dignes de tradition, bien au contraire : dans l’armée prussienne, ils ont acquis des mérites pour les réformes dont les principes sont toujours valables (33).
La deuxième ligne de tradition reprend la résistance contre le régime criminel du national-socialisme et met en avant la résistance militaire qui a culminé avec l’attentat contre Hitler le 20 juillet 1944 et ses acteurs (34). Cette tradition est maintenue car elle met l’accent sur l’importance de défendre la justice et la liberté, sur la responsabilité personnelle et sur l’humanité dans le service militaire. L’exemple du colonel von Stauffenberg (1907-1944) est bien connu de tous les lecteurs. Le maréchal allemand Erich von Manstein (1887-1973) est un exemple de personne ayant une réputation professionnelle particulièrement élevée, mais qui n’a pas fait ses preuves en tant qu’être humain et qui ne mérite donc pas d’être honoré par la Bundeswehr. Ses remarquables talents opérationnels contrastent avec son comportement envers les membres de la résistance militaire, qu’il a fait attendre sans les soutenir. Il a également signé des ordres dont l’exécution impliquait des crimes et a permis la perpétration de crimes en collaborant avec les Einsatzgruppen du service de sécurité SS (35).
Enfin, la troisième ligne de tradition se penche sur l’histoire de la Bundeswehr elle-même, c’est-à-dire des forces armées de la RFA (36). Une grande partie de ce qui a été accompli au sein de la Bundeswehr est exemplaire et susceptible de donner un sens à l’identification des soldats. Il est important de présenter ici encore plus d’exemples, d’images, de symboles et des moments où les soldats de la Bundeswehr ont fait leurs preuves. Il y en a suffisamment, mais beaucoup d’entre eux ne sont pas encore aussi bien documentés qu’il le faudrait pour pouvoir servir de contenu traditionnel à l’avenir.
Conclusion
Tout comme les membres des forces armées françaises, par exemple, qui fondent leur identité militaire sur des valeurs, des règles et des coutumes du passé et du présent (37), la tradition de la Bundeswehr offre une orientation pour les actions de ses soldats. Cependant, dans cette tradition, tous les éléments de l’histoire militaire ne peuvent pas être utilisés sans réserve. Pour être dignes de la tradition, les personnes, les actions, etc. doivent répondre à certains critères. L’action militaire, aussi réussie soit-elle dans la situation donnée, doit être considérée dans son contexte politique et social. Ainsi, même le connaisseur superficiel de l’histoire allemande comprend qu’il existe des contenus qui ne sont pas dignes de la tradition d’une armée en démocratie, liée aux valeurs de la Loi fondamentale. En ce sens, pour les forces armées de la République fédérale d’Allemagne, « la Wehrmacht en tant qu’institution n’est pas digne de tradition » (38) et la NVA « en tant qu’institution et avec ses associations et ses services n’est pas une tradition de la Bundeswehr » (39).
La tradition sert à choisir et donner des exemples et du sens au service militaire. Elle est donc, de manière très pragmatique, la recette pour renforcer la Bundeswehr à notre époque et pour le changement. Elle doit aider à doter les soldats d’une boussole morale face à des exigences peu claires, à une complexité croissante et à des défis futurs imprévisibles. Cette boussole renforce le soldat individuel et augmente ainsi considérablement les chances de succès de la troupe dans des actions qui exigent du courage et une orientation indépendante. Il s’agit d’une sorte d’accord entre les soldats de la Bundeswehr et leur employeur, la RFA, sur les règles qui guident leurs actions. Car le soldat sera confronté à l’avenir à des défis pour lesquels il aura besoin d’une boussole morale spécifique (40).
C’est aussi une recette pour éviter de répéter les erreurs du passé. Il n’est pas possible de prévoir si de nouvelles erreurs seront commises. Néanmoins, le caractère dynamique, le contrôle critique permanent des fondements sont la meilleure méthode dont nous disposons pour éviter les erreurs et nous concentrer sur nos forces.
Éléments de biographie
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(1) Bundesminister der Verteidigung (BMVg), Bundeswehr und Tradition, 1er juillet 1965, §1 (https://augengeradeaus.net/wp-content/uploads/2017/11/Traditionserlass_Bw_1965.pdf).
(2) Bundesminister der Verteidigung, Richtlinien zum Traditionsverständnis und zur Traditionspflege in der Bundeswehr, 20 septembre 1982, §1 (https://augengeradeaus.net/).
(3) BMVg, Die Tradition der Bundeswehr – Richtlinien zum Traditionsverständnis und zur Traditionspflege, 28 mars 2018, §1 (https://www.bmvg.de/).
(4) Craig Gordon Alexander, The Politics of the Prussian Army: 1640-1945, New York, Oxford University Press, 1962, 560 pages.
(5) Abenheim Donald, Reforging the Iron Cross. The Search for Tradition in the West German Armed Forces, Princeton University Press, 1989, p. 80.
(6) 1) En temps de paix, le pouvoir de commandement et de contrôle est détenu par le ministre fédéral de la Défense, un civil membre du gouvernement fédéral élu par le Parlement. 2) Le Parlement constitue une commission de la défense qui dispose de droits spéciaux. 3) Le Parlement exerce le droit budgétaire pour les forces armées. 4) Mise en place d’une instance de contrôle parlementaire en tant qu’organe auxiliaire de la commission de la défense : le/la délégué(e) parlementaire à la défense du Bundestag allemand [Wehrbeauftragter des deutschen Bundestages].
(7) Abenheim D., op. cit., p. 43.
(8) Ibidem, p. 166.
(9) Ibid., p. 185.
(10) BMVg, Bundeswehr und Tradition, op. cit., §1.
(11) Ibid., §2. Le décret renvoie à un élément clé du serment des militaires allemands.
(12) Ibid., §5.
(13) Ibid., §13.
(14) Ibid., §25.
(15) Abenheim D., op. cit., p. 229.
(16) Ibid., p. 252.
(17) Ibid., p. 256.
(18) BMVg, Richtlinien zum Traditionsverständnis und zur Traditionspflege in der Bundeswehr, op. cit., §12 et 13.
(19) Ibid., §22.
(20) Ibid., §25.
(21) BMVg, « Der neue Traditionserlass », 28 mars 2018 (https://www.bmvg.de/).
(22) Bundeswehr, If-Spezial, n° 2 (« Tradition – Woher wir kommen, wohin wir gehen, wer wir sind »), 15 février 2018 (https://www.bmvg.de/resource/blob/23698/efe0631df9942f5d6b8de9d1157e1fbb/20180416-if-spezial-data.pdf).
(23) BMVg, Die Tradition der Bundeswehr, 28 mars 2018, §3.1 (https://www.bmvg.de/).
(24) Ibid., §3.2.
(25) Ibid., §1.5.
(26) BMVg, op. cit., §4.3.
(27) Biehl Heiko, « Die Tradition der Bundeswehr », Bundeszentale für politische Bildung, 29 juin 2018 (https://www.bpb.de/themen/militaer/deutsche-verteidigungspolitik/199275/die-tradition-der-bundeswehr/).
(28) Neitzel Sönke, Deutsche Krieger. Vom Kaiserreich zur Berliner Republik – eine Militärgeschichten, Propyläen Verlag, 2020, 816 pages.
(29) Cette formulation fait partie du serment des militaires allemands.
(30) Abenheim Donald et Halladay Carolyn, Soldiers, War, Knowledge and Citizenship: German-American Essays on Civil Military Relations, Berlin, Miles-Verlag, 2017, p. 43.
(31) Köhler Horst, « Rede von Bundespräsident bei der Kommandeurtagung der Bundeswehr in Bonn », Der Bundespräsident, 10 octobre 2005 (https://www.bundespraesident.de/).
(32) Gauck Joachim, « Antrittsbesuch bei der Bundeswehr », Der Bundespräsident, 12 juin 2012 (https://www.bundespraesident.de/).
(33) If-Spezial, op. cit., p. 31.
(34) NDLR : Agourtine Léon, « L’armée allemande et le complot du 20 juillet 1944 », RDN n° 52, octobre 1948, p. 351-374 (https://www.defnat.com/e-RDN/vue-article.php?carticle=351&cidrevue=052).
(35) Ibid., p. 25.
(36) D. Abenheim et C. Halladay notent que l’occupation avec la tradition de la Bundeswehr est devenue un élément de cette tradition. Abenheim D. et Halladay C., op. cit., p. 68.
(37) Thieblemont André, Cultures et logiques militaires, Presses universitaires de France, 1999, p. 2.
(38) BMVg, Die Tradition der Bundeswehr, op. cit., §3.4.1.
(39) Ibid., §3.4.2.
(40) Latiff Robert H., Future War: Preparing for the New Global Battlefield, New York, Vintage Books, 2018, p. 94.


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