Outre-mer - Dans sa concertation avec les pays industrialisés le Tiers-Monde ne joue pas à la roulette russe - Session extraordinaire de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) sur l'Angola
Division de l’Afrique après la session spéciale de l’OUA
Dans sa concertation avec les pays industrialisés, le Tiers-Monde ne joue pas à la roulette russe
« Celui qui persiste dans un effort unique peut être sauvé. » Le mot est de Goethe. Il rend assez bien compte des efforts actuellement déployés par le Tiers-Monde dans le domaine économique. Certes, son action n’a pas encore atteint la cohésion indispensable (et peut-être n’y parviendra-t-elle jamais) mais l’effort est tout entier tendu vers un seul but : ne plus rester à la périphérie du développement industriel. Certains parlent de révolte, d’autres de revendications et les plus sages de dialogue ou de coopération. Ces mots cachent des réactions et ne mettent pas à nu la vérité. Les pays pauvres, producteurs de matières premières, comptent avec consternation les sommes qu’ils perdent en l’état actuel du marché. Les pays nantis ont, devant les exigences du Tiers-Monde, des attitudes effarouchées : combien vont-elles coûter, quelle en sera la facture ? Ils voudraient bien garder et le droit d’aînesse et le plat de lentilles.
Ce sont de tels réflexes qui ont conduit Henry Kissinger à énoncer les propos les plus décevants de sa carrière, lors de la conférence des Nations unies sur les matières premières : en affirmant son hostilité à tout regroupement des producteurs, il entendait peut-être opérer une relance du libéralisme, mais il oubliait que son pays était à la tête d’un bloc, le plus puissant du monde et qu’il entendait le rester. Or la politique économique et monétaire menée par Washington serait-elle exempte de tares au point qu’on ne puisse lui trouver de substitut ? Car les quelques mesures sectorielles prônées par le secrétaire d’État américain ne pouvaient, à coup sûr, porter remède à la situation. Au nom du libéralisme, les États-Unis mettaient l’embargo sur les matières premières, d’où la joute à fleurets non mouchetés avec Michel Jobert. La Maison-Blanche allait, dans son élan, jusqu’à ne plus admettre sans réserve la souveraineté permanente des États sur leurs ressources naturelles. Une attitude adoptée également par l’Allemagne fédérale, le Japon et le Canada, entre autres. La France, elle, s’inscrivait en faux, de même que le Tiers-Monde, contre cette prétention. Les stratèges américains voulaient de la sorte dissuader les pays producteurs de nationaliser leurs richesses minérales. Pourtant au même moment les États-Unis faisaient 7 milliards de recettes supplémentaires grâce à des ventes de blé, deux de ces milliards de dollars étant perçus des pays les plus pauvres, particulièrement atteints par la sécheresse et les mauvaises récoltes ! Quelque pays en voie de développement s’engageait-il dans un processus de nationalisations, on renchérissait les indemnités. Un économiste du Tiers-Monde a pu décrire ainsi la pression alors exercée : « Si vous nationalisez une poule, vous devez payer une indemnité pour son acquisition, mais aussi pour les œufs qu’elle va pondre au cours de sa vie, pour les poussins qui en seraient nés, les coqs, les poules… bref, la nationalisation d’une poule entraîne à l’indemnisation d’un poulailler. »
Comment devant une telle situation les pays producteurs n’auraient-ils pas réagi en constituant, dans une première phase, des cartels : l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) en 1960 ; le Conseil intergouvernemental des pays exportateurs de cuivre (Cipec) en 1967 ; l’International Bauxite Association (IBA) en 1974 et, la même année, le GPM pour le mercure. Des syndicats, en quelque sorte, et dont les États-Unis sont systématiquement absents. Dans le domaine agricole, nous enregistrons les conseils internationaux du sucre, du café, du cacao…, etc. Des initiatives qui avaient pour but de régulariser les marchés mais qui apparurent comme autant de menaces pour les consommateurs. C’était l’époque de la confrontation. Elle atteignit son point culminant après la guerre israélo-arabe d’octobre 1973, avec le quadruplement des prix du pétrole.
L’émoi fut à son comble en Occident. L’inflation, lentement répandue par les euro-dollars, n’eut, dès lors, plus qu’une seule cause : cette surenchère des producteurs de naphte. Cependant les experts de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) estiment que son influence générale sur le marché des matières premières dont se ravitaillent les puissances occidentales n’atteignit pas 1 %. Mais le sentiment qu’on allait vers un désastre emballa toute la machine économique. Les produits industrialisés devinrent plus chers, non seulement pour les pays nantis mais encore pour les nations en voie de développement. Pour faire face à cette dégradation des termes de l’échange, celles-ci ont alors envisagé d’obtenir une revalorisation de leurs matières premières. Certaines d’entre elles voulurent imiter l’exemple des producteurs de pétrole : une attitude qui a conduit le Zaïre à de bien piètres résultats.
Il fallait se rendre à l’évidence : les pays les plus déshérités en arrivaient à « casser du petit bois » pour tous les autres, y compris ceux qui avaient des gisements d’or noir. On en eut conscience dans toutes les grandes capitales et leur cause allait être prise en considération. D’où ce dialogue Nord-Sud, si mal préparé au départ et qui démarre depuis février avec ses quatre commissions, en attendant mieux.
À la confrontation succédait la concertation. Il avait fallu presque un quart de siècle pour y parvenir depuis que le vieux Mossadegh s’agitait dans son pyjama, en proie aux cartels pétroliers. Le monde est devenu moins pittoresque et plus réaliste. Les démocraties occidentales, qui supportent mal, en politique, la continuité et veulent l’alternance, se trouvent contraintes à renoncer à leurs privilèges de Burgraves en économie. Celles qui y sont le mieux préparées et le mieux disposées sont celles qui, naguère encore, avaient en charge un empire colonial. Elles, au moins, sont disposées à ouvrir le dialogue. Mais entretemps les pays en voie de développement ont subi l’épreuve des résistances auxquelles ils se heurtaient. Ils se sont regroupés : ils forment le fameux groupe des 77 aux Nations unies, soixante-dix-sept qui sont désormais 108. Ils ne constituent ni un bloc qui s’opposerait aux deux autres, ni une mutuelle, plutôt un club. Et ils voudraient bien être quelque chose de plus. C’est pourquoi, lors de leur réunion ministérielle à Manille, ils ont émis l’idée de se transformer en une véritable institution. Ils veulent échafauder un système économique pour le Tiers-Monde. La suggestion vient du président Marcos, des Philippines.
Alors, qu’est-ce à dire ? Eh bien ! qu’ils veulent mettre sur pied un organisme semblable à l’OCDE afin de coordonner leurs politiques économiques, favoriser ainsi leur essor tout en présentant un front uni face aux résistances du monde capitaliste. Il s’agit de parvenir à une coopération accrue entre eux, producteurs de pétrole inclus. Le groupe des 77 qui n’est qu’une enceinte de concertation deviendrait ainsi un organe d’action. L’initiative a d’autant plus d’intérêt qu’elle précède la quatrième session de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement, la Cnuced. Une session qui va se tenir dans deux mois à Nairobi, au Kenya.
Convoquée pour la première fois en 1962, la Cnuced est un organisme permanent de l’ONU depuis 1964. Son but est de promouvoir le commerce international, d’accélérer le développement économique. En quatre groupes, elle répartit les différentes nations du monde selon leur statut économique ou leur appartenance géographique. Mais en 1968 une stratification officieuse apparut lorsque les pays en voie de développement, c’est-à-dire les principaux intéressés, décidèrent de préparer la conférence entre eux. En se réunissant à 77 à Alger, ils créèrent le groupe qui aujourd’hui encore porte ce nom. Ce groupe a donné naissance à un conseil qui est son porte-parole dans les discussions monétaires : le comité des 24.
Après Genève, New Dehli et Santiago du Chili, la Cnuced va donc se réunir à Nairobi. Les objectifs du Tiers-Monde se répartissent fondamentalement en trois catégories : revalorisation des matières premières, stabilisation des marchés et apurement des dettes. Ces revendications ne sont pas nouvelles. Mais elles prennent un aspect nouveau. L’accent est moins mis sur l’indexation des prix des produits de base, par exemple. De toute manière une réelle revalorisation des matières premières ne devrait pas inquiéter les pays industrialisés puisque leur importance dans la balance des paiements est plus réduite que celle des produits énergétiques : cela dans la proportion de 4 à 10. Or on a pu constater avec quelle maîtrise les nations occidentales ont surmonté la « crise du pétrole ». L’objectif final des pays en voie de développement est de détenir en l’an 2000 le quart des industries mondiales. Actuellement ils ne dépassent guère 7 %. Cela pose le problème de la mise à leur disposition de capitaux à long terme, une fois réglées les questions de trésorerie. Sans doute est-ce la raison pour laquelle le groupe des 77 voudrait que la Cnuced soit réformée de manière à devenir un organisme de négociation à même de conclure des accords concrets au lieu de se cantonner dans le rôle d’un laboratoire d’idées.
Lorsque les pays arabes exportateurs de pétrole lancèrent leur défi aux nations consommatrices, on pouvait penser qu’ils jouaient à la roulette russe. Qui l’affirmerait encore aujourd’hui ? Le Tiers-Monde a pris conscience de la nécessité d’une concertation mondiale. Il nous y contraindra.
Bernard Guillerez
Session extraordinaire de l’OUA sur l’Angola
Du 10 au 13 janvier 1976 s’est tenu à Addis-Abeba un « sommet » extraordinaire de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) avec la présence effective de 15 chefs d’État et d’un chef de gouvernement, le Premier ministre de la République mauricienne ; les autres pays étaient représentés à l’échelon ministériel. Malgré son importance, la réunion n’avait donc pas attiré une majorité de chefs d’État : ceux des pays arabes s’étaient abstenus pour éviter d’interférer de manière trop marquante dans un problème concernant le sud du continent, mais leurs délégués ne se sont pas privés d’intervenir en coulisse et de montrer leurs dissensions ; ceux des autres pays africains avaient voulu adopter une prudente réserve qui prouvait leur embarras devant la nature de l’enjeu. Il s’agissait en effet du premier affrontement sérieux depuis 1964 entre deux tendances des pays non-alignés africains, qui ne sont plus guère différenciés par leur comportement en politique intérieure mais dont les divergences sont dues surtout au fait que leurs dirigeants, pour des raisons souvent plus affectives que politiques, sont amenés parfois à s’aligner sur la position de l’un des blocs qui se partagent le monde. Les hésitations, les scrupules, la réserve appartiennent à ceux qui voudraient pouvoir régler, par des moyens exclusivement africains, les problèmes de l’Afrique noire et qui se sentent impuissants à le faire et ceux, plus louvoyant, qui voudraient soutenir la cause du futur vainqueur mais qui, faute d’information précise sur l’évolution de la situation en Angola, s’enferment dans une prudente expectative.
Les chefs d’État présents à Addis-Abeba étaient les plus engagés : MM. Luis Cabral de Guinée-Bissau, Samora Machel du Mozambique, Seyni Kountché du Niger, Murtala Muhammed du Nigeria, Siad Barre de Somalie, Julius Nyerere de Tanzanie et Seewoosagur Ramgoolam, Premier ministre de l’île Maurice, avaient reconnu le gouvernement du Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA) et soutenaient sa candidature à l’OUA ; MM. Seretse Khama du Botswana, Dawda Jawara de Gambie, Léopold Senghor du Sénégal, Mobutu du Zaïre, Kenneth Kaunda de Zambie et Habyarimana du Rwanda adoptaient la thèse du secrétariat général de l’OUA : attendre la réconciliation du MPLA avec l’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola (UNITA) et le Front national de libération de l’Angola (FNLA) pour reconnaître un gouvernement angolais de coalition. Le général Jeferi Benté [NDLR 2026 : Tafari Benti], chef d’État du pays où se déroulait le « sommet » et le maréchal Amin Dada président en exercice de l’OUA devaient se montrer plus réservés quoique le premier eût annoncé qu’il reconnaîtrait la République populaire d’Angola (RPA) après la session et que le second eût été l’objet des attaques des partisans du MPLA, notamment de M. Sékou Touré qui lui reprochait son manque d’objectivité et réclamait sa démission. La même critique était adressée d’ailleurs à M. Eteki, secrétaire général de l’OUA, malgré les efforts déployés par ce dernier pour trouver des solutions de compromis qui permissent de sortir de l’impasse sans qu’aucun adversaire eût perdu la face.
Le débat sur l’Angola s’engageait un peu tard. L’intervention des Cubains et des Soviétiques en faveur du MPLA avait conduit les forces sud-africaines à intervenir sur le terrain. Washington, gêné par les réticences du Congrès, s’efforçait malgré tout de contenir la pression des protégés de l’Union soviétique en fournissant de l’armement au FNLA et à l’UNITA. Cette pression s’accentuait à mesure que l’ouverture de la session extraordinaire approchait : les forces armées du MPLA avaient réussi à pousser jusqu’à Carmona, ville située à 345 km au Nord-Est de Luanda, en plein cœur de la zone favorable au FNLA ; elles avaient pu également s’emparer de Negage qui commande la route de Quimbele à la corne nord-est du pays. Dans ces conditions, il était peu probable que M. Agostino Neto, le président de la RPA, accepterait un cessez-le-feu ; fort de ses succès militaires, il exigerait avant toute discussion son admission officielle à l’OUA. L’intervention sud-africaine, bien qu’elle pût être considérée comme destinée à contrebalancer celle des Cubains et de l’Union soviétique, gênait le gouvernement américain et compromettait les Africains qui réclamaient la réconciliation des trois mouvements de libération et qui, par conséquent, n’avaient pas l’intention de reconnaître le gouvernement constitué par le seul MPLA. Conscient de ce danger, Pretoria avait décidé de retirer ses forces et de renforcer son dispositif de sécurité à la frontière septentrionale de la Namibie. Durant la première semaine de janvier, les bruits les plus divers avaient couru sur la présence de navires soviétiques au large de l’Angola et sur le mouvement d’unités de la marine américaine de la Méditerranée vers l’Atlantique Sud. Ils avaient bien été démentis respectivement par Moscou et par Washington. Même fausses, ces informations montrent l’ambiance de crise internationale dans laquelle, pour la première fois, s’est ouverte la session extraordinaire de l’OUA.
Les deux thèses adverses ont été exposées par M. Samora Machel au nom des pays qui avaient reconnu la RPA et M. Senghor porte-parole des partisans d’un gouvernement d’union nationale, en présence de M. Holden Roberto, président du FNLA et de M. Savimbi, leader de l’UNITA : M. Agostino Neto absent avait fait savoir qu’il ne se présenterait à l’OUA qu’après avoir été admis à participer à ses travaux en tant que chef d’État. Deux projets de résolution furent ensuite déposés. L’un, présenté par le Nigeria, était en retrait par rapport au discours de M. Samora Machel puisqu’il ne recommandait plus l’admission de la RPA à l’OUA mais exprimait sa confiance au MPLA en souhaitant que ce parti « continue d’instaurer un climat de réconciliation de tous les Angolais prêts à œuvrer au renforcement de l’unité nationale » : il condamnait en outre la collusion du FNLA et de l’UNITA avec l’Afrique du Sud mais ne faisait pas allusion aux interventions soviétiques et cubaines. L’autre projet, présenté par le Sénégal et soutenu principalement par l’Égypte, le Kenya, la Zambie et le Zaïre, invitait « les leaders des trois mouvements reconnus par l’OUA à mettre fin à leurs hostilités » et à « appliquer scrupuleusement un cessez-le-feu sur les positions tenues au moment de sa conclusion » : il condamnait « sans équivoque » non seulement l’intervention en Angola des forces de l’Afrique du Sud mais aussi toute autre forme d’intervention ou d’ingérence dans les affaires intérieures de l’Angola, notamment celles de l’URSS, de Cuba et des États-Unis ; les chefs des trois mouvements étaient invités à conclure immédiatement dans une ville africaine de leur choix un accord, garanti par l’OUA, pour créer les conditions de réconciliation nationale et permettre la création d’un gouvernement d’union nationale. Sur ces deux textes, les 46 États africains se trouvèrent divisés par moitié. Le président en exercice de l’OUA proposa alors un compromis ; créer « un comité des sages » comprenant 6 chefs d’État dont trois seraient choisis parmi les partisans du MPLA et trois parmi leurs adversaires. Cette solution fut également repoussée. Impuissante à surmonter ses divisions, l’Assemblée décida d’ajourner ses travaux en demandant au bureau du douzième « sommet », élu à Kampala en juin 1975, de poursuivre l’étude du problème angolais sous la direction du président en exercice. Ce bureau comprend les représentants du Cap-Vert, de Guinée-Bissau, du Mozambique, de Sao Tomé, des Comores, de Madagascar, du Soudan et de Haute-Volta [NDLR 2026 : Burkina Faso depuis 1984] ; parmi ces pays, seul le gouvernement de ce dernier n’a pas reconnu la RPA. Cette instance paraît donc mal placée pour trouver une solution qui puisse être acceptée par les tendances opposées. Déjà, début novembre, elle avait proposé la formation d’un gouvernement d’union nationale, la création d’une armée nationale intégrée et l’expulsion des forces étrangères, propositions rejetées par le MPLA. On remarquera que ces suggestions, faites par un bureau favorable au parti de M. Neto, étaient celles qui font maintenant l’objet des propositions de la tendance adverse.
La confusion est donc extrême. Les pays africains n’ont pas été en mesure de trouver une solution au problème angolais. En conséquence, l’offensive du MPLA, aidée par les Cubains et les Soviétiques, se poursuit et le dialogue russo-américain commence dans une conjoncture locale peu favorable aux États-Unis. Pourtant le sommet d’Addis-Abeba a montré que 23 États africains sur 46 n’avaient pas craint de s’opposer aux thèses soviétiques et de proposer une solution africaine au problème angolais, malgré le handicap pour leur cause du soutien accordé par l’Afrique du Sud aux adversaires du MPLA. L’évolution de ce problème dépend maintenant du sort des armes. Un succès du MPLA entraînerait une victoire psychologique de l’URSS qui pourrait modifier profondément l’équilibre actuel de l’OUA : les gouvernements les plus favorables au FNLA et à l’UNITA, en particulier le Zaïre et la Zambie, se trouveraient ainsi dangereusement isolés.
Bernard Brionne







