L'immixtion des États-Unis dans l'Orient arabe résulte d'un long et patient travail de sape initié dès le début du XIXe siècle et visant à évincer les Ottomans puis les Britanniques de leur chasse gardée. Si la Première Guerre mondiale, du fait même de ses conséquences sur l'échiquier régional (disparition de l'Empire ottoman), offre aux Américains l'occasion d'intervenir directement au Proche et Moyen-Orient, c'est surtout le second conflit mondial qui leur permet de devenir les nouveaux maîtres du jeu. En 1945, mus par un irrépressible attrait de l'or noir et désireux de s'associer à un partenaire solide dans la région, les dirigeants américains scellent avec la jeune Arabie saoudite une alliance stratégique qui fait des États-Unis une puissance majeure dans la zone. Les premières années de la guerre froide leur permettent ensuite de renforcer leurs positions.
Les étapes de la pénétration américaine dans l'Orient arabe (1815-1956)
En ce début de XIXe siècle, l’Orient arabe vit plus que jamais « à l’heure américaine » (1). Les projets actuellement élaborés par les stratèges de la Maison-Blanche et du Pentagone en vue de remodeler le « Grand Moyen-Orient » en sont la parfaite illustration. Pourtant, l’intérêt des Américains pour la zone n’est pas, tant s’en faut, un phénomène récent. Et, pour mieux le comprendre, il n’est pas inutile de revenir sur la genèse de ce qu’il convient d’appeler la « politique arabe » des États-Unis ; dont l’immixtion dans l’Orient arabe du strict point de vue géographique ne va pas de soi. En effet, l’espace géographique s’étendant de la Mésopotamie au Maghreb n’entre pas, par nature, dans l’aire d’influence nord-américaine. Si ce n’est pas dans la géographie que l’on doit chercher les raisons de cette intrusion, il faut donc aller voir du côté de l’histoire. Et, de fait, cette dernière nous enseigne que la volonté des États-Unis de s’installer durablement dans la « région la plus crisogène de l’échiquier international » (2) est l’aboutissement d’un long et patient travail qui vise, depuis le début du XXe siècle, à pénétrer dans une zone dont ils sont absents, puis à évincer les Ottomans et les Européens de leur chasse gardée, enfin à les y supplanter.
Une présence d’abord discrète
Durant le XIXe siècle, si l’Orient arabe est un espace encore dominé par les Ottomans, il est déjà convoité par les Britanniques. Certes, la Sublime Porte est la puissance suzeraine d’une grande partie des territoires arabes d’Asie et d’Afrique du Nord ; mais certains d’entre eux s’émancipent, de facto ou de jure, de sa tutelle. Si bien que la Grande-Bretagne profite de l’affaiblissement du pouvoir effectif du Sultan pour renforcer ses positions sur la route des Indes. Elle s’assure ainsi le contrôle de l’Égypte à partir de 1882, et fait passer sous protectorat le Sud de la péninsule Arabique (Aden, Mascate) ainsi que les Émirats riverains du golfe Persique (« côte de la Trêve »). Deux autres puissances européennes aspirent, par ailleurs, à participer au « Grand Jeu ». La France, évincée du Levant depuis l’échec de l’expédition d’Égypte, tente, de concert avec la Russie, d’enfoncer un coin dans le Rule Britannia. Pour avancer ses pions, elle mise successivement sur l’Égypte francophile de Mehemet Ali et d’Ibrahim Pacha, principalement dans les années 1830-1840, puis, à partir de 1860, sur le Liban. Hélas, les Français s’y heurtent à l’opposition des Britanniques. Si bien que, tandis que la présence russe reste très marginale, l’influence française demeure essentiellement culturelle via les « Échelles du Levant ». Enfin, les Italiens et les Allemands affichent, quoique encore timidement, leurs ambitions commerciales dans la zone à partir du dernier quart du siècle.
On l’a compris, il n’y a pas de place pour les Américains au Moyen-Orient. Deux points les concernant méritent, toutefois, d’être rappelés. D’une part, ils n’ont pas encore les moyens, en particulier militaires, de leurs ambitions naissantes. Certes, et même si le fait est passé quelque peu inaperçu, les États-Unis sont une puissance méditerranéenne depuis 1815, date à laquelle plusieurs bâtiments de guerre, conduits par l’amiral Decatur, ont franchi le détroit de Gibraltar dans le but de faire la chasse aux pirates barbaresques basés à Alger (3). Néanmoins, on ne peut pas encore parler de présence militaire américaine dans l’Orient arabe. D’autre part, ils ont, tout au long du siècle, d’autres priorités, aux premiers rangs desquelles figurent l’achèvement de la conquête de l’Ouest et la reconstruction du Sud ravagé par la guerre civile (1861-1865). Nonobstant, pour les Yankees, l’Orient arabe n’est pas une terra incognita. Missionnaires protestants (fondateurs de dispensaires, d’écoles et bientôt d’une université à Beyrouth) et commerçants se font, en effet, de plus en plus nombreux, essentiellement dans les zones périphériques (Levant, sud de la péninsule Arabique, etc.). Rappelons, à cet égard, que c’est en 1833 que les jeunes États-Unis ont signé la première convention commerciale avec un pays de la péninsule Arabique, le sultanat d’Oman en l’occurrence, en vertu de laquelle les négociants nord-américains achètent l’essentiel de la production de dattes du sultanat. Conséquence de cette présence, discrète mais réelle, le réseau consulaire américain dans la zone s’étoffe progressivement.
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