Les attentats du 11 septembre 2001 à New York et du 11 mars 2004 à Madrid ont révélé des défaillances dans le fonctionnement des systèmes de renseignements américain et espagnol. Cela fournit l’occasion de s’interroger sur notre propre système de renseignement. Or, si la France a su maintenir l’équilibre entre le renseignement technique et le renseignement humain, cela ne saurait occulter le manque d’intérêt général porté à ces questions, la division des services et l’absence d’une direction globale assortie d’une responsabilité politique. Il s’agit pourtant d’un enjeu dont la portée n’est autre que l’autonomie de décision stratégique.
Renseignement : une affaire à prendre au sérieux
Le rapport de la commission dite du 11 septembre met en évidence un point central : le renseignement américain a révélé une défaillance majeure face à la menace terroriste. Non pas que les indices n’aient pas été recueillis un à un et stockés sur les étagères des agences spécialisées. Simplement, ces informations n’ont pas été exploitées, faute d’un recoupement et d’une synthèse. Les services américains ressasseront longtemps ce coup manqué. Les images des caméras vidéo de l’aéroport de Dulles passeront en boucle dans plus d’un cerveau de responsable de la sécurité des États-Unis, probablement jusqu’à leur dernier jour. Il n’y a pas lieu de s’en gausser, ce genre de défaillance guette tout le monde. L’Espagne n’a-t-elle pas à son tour subi, à Madrid, une série d’attentats dont on recense aujourd’hui les nombreux indices précurseurs ? Certains souligneront que si les moyens puissants de la NSA, de la CIA et des multiples organismes qui font profession de protéger les intérêts vitaux des États-Unis ne s’étaient focalisés sur le renseignement économique, il aurait été possible de mieux traiter la menace terroriste. On peut toujours profiter des difficultés d’un partenaire pour lui donner le coup de pied de l’âne ; mais il est plus pertinent de saisir l’occasion pour se livrer à un examen gratuit de son propre dispositif.
L’illusion de la paix rend l’opinion des pays démocratiques réticente à la guerre de l’ombre à laquelle on assimile le renseignement. Et ce n’est qu’après le drame qu’on mesure combien il aurait fallu faire effort pour le prévenir. Rien n’est plus difficile que de rester vigilant, tendu, à l’affût, à l’écoute des menaces dont on espère secrètement qu’elles n’atteindront que les autres. Nous analysons très bien, 60 ans plus tard, les faiblesses, les lâchetés et les insuffisances des opinions publiques et des gouvernants de l’entre-deux-guerres face à la montée du nazisme. Nous savons maintenant ce qu’il aurait fallu faire, quel type de courage et de solidarité nous aurions dû mettre en œuvre ; mais cela ne présente plus aucun intérêt. Les millions de victimes des camps de concentration et des champs de bataille ne seront pas ressuscitées pour autant. Ce qui importe c’est de faire preuve de clairvoyance sur ce qui se passe autour de nous et sur ce qui risque de se passer à l’avenir. Le renseignement, s’il ne suffit pas à lui seul à éviter les dangers, est le préalable nécessaire à une appréhension juste de la situation sans laquelle il ne peut y avoir de bons choix politiques. Ce besoin est permanent et particulièrement complexe à satisfaire.
Synthèse
Le principal élément de complexité réside dans le caractère protéiforme des sources d’information qu’elles soient techniques (écoutes, analyse des signaux radars, imagerie satellitaire…) ou humaines (correspondants, agents, documentation ouverte). Elles touchent tous les domaines de l’activité humaine (politique, militaire, religieuse, économique, culturelle…). Le « tout-technologique », dont la tentation est alimentée par l’imagerie hollywoodienne, est à cet égard un mythe néfaste. Le développement des technologies du renseignement a conduit les réseaux clandestins à redécouvrir les méthodes rustiques à l’épreuve des écoutes. Le message oral, version moderne du pigeon voyageur, échappe au système Echelon ; mais il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Les technologies restent indispensables pour contribuer à la maîtrise et à la circulation de l’information. Les quantités de données à traiter et les supports utilisés pour les véhiculer sont tels qu’il convient de disposer d’une palette complète de moyens de collecte et de traitement. C’est l’addition, la fusion, le recoupement d’informations recueillies par des voies techniques et humaines qui permettent de transformer des données parcellaires en faisceaux d’indices crédibles. L’observation spatiale et les interceptions de communication sont d’autant plus cruciales que les flux d’information et les organisations dangereuses (terroristes, maffieuses) se multiplient.
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