Extraits (portant sur l’Otan) du rapport sur la France et la mondialisation, de M. Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères, adressé au président de la République le 4 septembre 2007 (www.elysee.fr).
L'option atlantiste-occidentaliste
The Atlanticist-Occidentalist option
Extracts concerning NATO from the report by Mr Hubert Védrine, formerly Minister for Foreign Affairs, on France and globalisation, addressed to the President of the Republic on 4 September 2007 (www.elysee.fr).
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Depuis quelques années une vision du monde « atlantiste »… « occidentaliste », est réapparue et s’est affirmée…
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Quels sont les axes des tenants de cette réorientation « occidentaliste » ?
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D’abord le postulat des « valeurs communes » entre l’Europe et les États-Unis…
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Dans sa logique, ce courant de pensée… estime que la position particulière de la France dans l’Otan est un « problème »… La tentation du retour dans l’Otan existe bel et bien.
La question de l’Otan
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Quels sont les arguments le plus souvent invoqués à l’appui d’un « retour de la France dans l’Otan » ?
Les militaires mettent en avant… la cohérence de la formation et des méthodes de combat avec les autres armées alliées de l’Otan, « l’interopérabilité »… Ils espèrent une normalisation plus complète. Certains la justifient aussi par des raisons budgétaires (économies) et européennes (puisqu’en réalité les autres Européens ne veulent pas d’Europe de la défense, inutile de rester à moitié en dehors de cette perspective).
Pour une partie de l’UMP (voire du PS) la question est abordée de façon plus idéologique ou politique. Dans le monde global marqué par le terrorisme et l’émergence de grands pôles de pouvoir non occidentaux, la position singulière de la France dans l’Otan serait devenue une « anomalie ».
Un dernier argument est avancé : la France verrait ainsi son influence s’accroître au sein de l’ensemble atlantique, auprès des États-Unis et de leurs alliés, sur le plan diplomatico-militaire comme sur le plan des armements. Les avantages seraient donc : meilleure cohérence « occidentale » idéologique, géopolitique et militaire, et influence accrue.
À quel prix
Il faut ensuite se demander quel serait le prix politique à payer pour un tel mouvement. Sur le plan interne d’abord. Une partie de l’opinion, peut-être pas seulement à gauche, s’y opposerait, ou en tout cas n’en comprendrait pas la nécessité…
Sur le plan international, un tel mouvement déclencherait l’enthousiasme des médias et des élus américains… la France est redevenue un allié sûr, elle va nous aider en Irak et ailleurs, etc. Satisfaction en Israël pour les mêmes raisons. Satisfaction plus ambiguë en Grande-Bretagne…
À peu près partout ailleurs, la France serait considérée comme réalignée sur les États-Unis et traitée comme telle. Les autres puissances, établies ou émergentes, en prendraient froidement acte…
Dans tous les autres pays, qui ne sont pas des puissances, soit au moins 150, cela serait perçu comme la perte d’un point d’appui au sein de l’ONU, ou de l’OMC, d’un avocat au sein du FMI, de la Banque Mondiale ou du G8. Mais les simples pays, plus que les puissances, sont obligés d’être réalistes, et ils auront tôt fait de se trouver d’autres points d’appui.
Tout cela est à mettre en regard avec ce que la France y gagnerait éventuellement.
Un gouvernement qui envisagerait une telle décision pourrait juger nécessaire… d’obtenir des contreparties…
Toutefois obtenir tel ou tel poste important… ne serait pas suffisant. Seule la perspective d’une vraie réforme de l’Otan… changerait cette donne. Pour la France rejoindre une Otan réformée grâce à la bonne gestion de sa disponibilité pour un rapprochement, aurait une toute autre allure, et une autre signification, que de « rentrer dans l’Otan ».
Que pourrait être une « Otan nouvelle » ?
Une organisation qui irait plus loin dans la reconnaissance de l’autonomie du pilier européen de l’alliance que les arrangements actuels, ce qui suppose que les Européens se mettent au préalable d’accord sur ce qu’ils veulent obtenir et les responsabilités qu’ils sont prêts à prendre.
Une organisation qui accepterait en son sein le débat entre alliés (et non entre vassaux) sur les options stratégiques et tactiques, par exemple sur l’avenir de la dissuasion ou sur la combinaison défense-dissuasion.
Une organisation dont tous les membres européens prendraient leur part des dépenses militaires.
Une organisation qui clarifierait son aire géographique, son rôle et ses missions devenues confuses à force d’être constamment étendues. Depuis la fin de l’URSS, les États-Unis, et divers lobbies d’autres pays influents à Washington, ont poussé à l’élargissement de l’Otan pour achever de refouler la Russie, l’entourer d’un réseau de pays nouvellement alliés des Occidentaux, voire traiter de la menace terroriste, et accroître l’influence américaine. Un peu comme dans le cas de l’Union européenne de 1989 à 2004, l’élargissement est devenu une fin en soi. Par ailleurs, des réactions américaines et occidentales et des engagements au cas par cas — ex-Yougoslavie, Afghanistan — semblent avoir fait de l’Otan — à l’origine organisation militaire défensive de l’Atlantique Nord — le bras armé de la sécurité occidentale tous azimuts.
Cela est très lourd de conséquences quant à la perception de l’Occident par « les autres » (the rest) et notre positionnement stratégique dans le monde des pôles émergents.
Qui en a débattu ? Qui en a décidé ? À l’origine en 1948 la ratification du Traité instaurant l’Alliance atlantique avait fait l’objet de débats intenses au sein des Parlements nationaux, à commencer par le Sénat des États-Unis. Le changement de contexte mondial, et de menaces, et la nécessité d’une réforme justifient amplement qu’un nouveau débat ait lieu aujourd’hui dans les pays de l’alliance sur le rôle et sur l’avenir de l’Otan. Les États à la fois membres de l’Union européenne et de l’Otan pourraient y réfléchir ensemble afin d’être en mesure de faire des propositions à la nouvelle administration américaine, en 2009. Voire avant, au sommet de l’Otan au printemps 2008, si du fait de son affaiblissement l’Administration Bush était prête à certains mouvements.
L’autre grande question stratégique qui peut être abordée de façon « occidentale », européenne, ou plus indépendante, est celle du projet américain de bouclier, c’est-à-dire de l’avenir de la dissuasion et des rôles respectifs des systèmes défensifs et dissuasifs. Théoriquement, des boucliers affaiblissent la crédibilité de la dissuasion et c’est pour cela qu’il y avait eu de 1972 à 2001 un traité ABM. Mais il y a le risque de tirs accidentels (?), de régimes non sensibles à la menace de représailles (?), de menaces émanant d’entités non territoriales non menaçables en retour, faute de domicile fixe (?), qui tous obsèdent l’Occident (et un certain nombre d’autres pays) depuis… qu’il a vaincu l’URSS. Le vainqueur est inquiet. Et surtout, comme l’a toujours expliqué Z. Brzezinski, les États-Unis veulent être assurés de plus de sécurité que tous les autres et disposer à la fois de tous les systèmes défensifs, offensifs et dissuasifs.
La question stratégique est : faut-il des systèmes défensifs en plus de la force de dissuasion ? La question politique est : s’ils sont nécessaires, acceptables, ou inévitables, avec qui ? Devons-nous seulement prendre acte du projet américain ? Demander qu’il devienne américano-européen, c’est-à-dire otanien avec participation des Européens à la conception, à la réalisation, au fonctionnement ? Les Européens, surtout ceux qui n’ont pas de dissuasion, doivent-ils se doter de leur propre bouclier, couplé ou non à celui des États-Unis ? Faut-il associer à l’un de ces projets la Russie ? Voire proposer à l’ensemble des puissances un système défensif global, une assurance mondiale anti-risques ? On voit que cela aussi dépend de l’idée que nous nous faisons du monde, des menaces et de nous. Mais faut-il se lancer dans tout cela uniquement pour intercepter les éventuels missiles d’un régime iranien supposé avide de suicide qui de plus aura sans doute changé avant la mise en fonction de tout bouclier ? Aucune réponse n’est évidente à ce stade. Beau sujet pour le futur Livre blanc de la défense et de la future loi de programmation pour les années 2009 à 2013, que devraient éclairer un débat français, un débat au sein de l’Union européenne et un autre au sein de l’Otan.
La priorité « atlantiste » donnée à la défense des intérêts de l’Occident, pris comme un tout, aurait d’autres traductions. L’acceptation peu ou prou de la priorité donnée à la guerre contre « le » terrorisme telle que l’a définie l’Administration Bush avec tout ce que cela entraîne. La reconnaissance du leadership américain dans la fixation de la ligne à suivre avec la Chine, avec la Russie (adversaire, concurrent, partenaire, terre de mission ?) ou encore au Proche ou au Moyen-Orient où la France ne prendrait plus alors d’initiatives isolées, en tout cas sur les sujets centraux (Israël-Palestine, Irak, Iran). La France se concentrerait sur des théâtres sensibles, mais stratégiquement secondaires où elle peut être utile, tels que le Liban, profiterait des efforts de Mme Rice pour limiter l’ampleur du fiasco diplomatique de l’Administration Bush, et attendrait une redéfinition plus large (mais pas totale) de la politique étrangère américaine à partir de janvier 2009.
Même remarque en ce qui concerne la réforme des institutions multilatérales, pas vraiment acceptée par les États-Unis, où le dosage toujours changeant entre la gestion réaliste des intérêts occidentaux (économie, énergie, sécurité, migrations, pandémies) et la diplomatie « transformationnelle », composante fondamentale de la politique étrangère américaine depuis le président Wilson, mais moins flambante aujourd’hui après l’Irak.
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… L’approche « occidentaliste » repose sur des arguments frappants et des sentiments forts. La prise de conscience du poids démographique relatif, faible et décroissant des Occidentaux, de la rapidité de l’émergence des pôles non occidentaux concurrents, l’angoisse « du » terrorisme, qui résonne sans fin dans la bulle médiatique mondiale et, par ailleurs, l’inefficacité décourageante des politiques d’opposition aux États-Unis peuvent pousser dans ce sens.
Néanmoins, cette réorientation fondamentale n’est pas demandée par l’opinion française qui paraît à l’aise dans la politique de la Ve République dans la longue durée. Elle poserait d’immenses problèmes et comporterait des risques. Mais puisqu’elle est souhaitée par une partie des élites économiques et politiques, ce débat devrait être mené dans la clarté. Comme celui sur une éventuelle zone de libre-échange euro-américaine.
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