Réflexion stratégique et liberté d'expression
Après les chocs politiques que nous avons encaissés ces dernières années, rares sont les responsables civils et militaires à contester la nécessité d’un besoin accru de réflexion sur les problèmes géostratégiques. Beaucoup au contraire appellent de leurs vœux son renouveau, soucieux ainsi de retrouver, grâce à une plus grande fertilité intellectuelle, des éléments de solutions pour un avenir qui, décidément, leur paraît encore très incertain. Cependant, on peut craindre que ces souhaits, pour justifiés qu’ils soient, ne restent à l’état de vœux pieux, tant l’habitude a été prise, depuis maintenant plusieurs décennies, de se méfier de la pensée militaire et de la contenir prudemment selon les traditions de la « grande muette ».
Ce mutisme si pratique est pourtant un contresens. D’abord, rien dans les règlements actuels n’y contraint strictement les militaires ; au contraire, les textes, fort libéraux, protègent les apprentis auteurs d’éventuels excès en leur indiquant avec clarté les limites admissibles de l’exercice. Ensuite et plus gravement, ce mutisme, s’il se prolongeait, pourrait apparaître comme une marque de désintérêt des militaires pour la conception de leur fonction au service de la nation, voire comme un alibi pour ne pas se mêler d’affaires délicates et parfois jugées suspectes.
Cet état d’esprit est regrettable, car il contribue à écarter de la réflexion sur les questions stratégiques des officiers qui auraient naturellement vocation à s’y consacrer et dont l’apport serait alors à même de rendre vigueur et richesse à la pensée militaire, l’une dépendant étroitement de l’autre, la qualité s’abritant nécessairement derrière un certain volume de publications ; la quantité permet aussi de laisser ignorés dans la masse ceux des auteurs dont les propositions seraient jugées soit sans intérêt pour quelques-uns, soit de nature à gêner les pouvoirs publics pour d’autres. C’est bien en effet la rareté actuelle des écrits qui conduit à focaliser l’attention sur quelques téméraires, mettant ainsi en relief la partie la plus contestable — et souvent la plus novatrice — de leurs projets ; cet excès de sollicitude décourage alors le plus grand nombre de toute forme d’expression, les détournant par le fait même du débat d’idées et de l’investissement intellectuel.
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