Dans sa nouvelle chronique du Moyen-Orient, l'ambassadeur Bertrand Besancenot fait le point sur les enjeux principaux que posent les signatures des différents accords sur la situation en Iran et au Liban ces derniers jours. La diplomatie de Versailles ouvre-t-elle vraiment la porte à une paix durable, ou doit-on s'attendre, sur les différents fronts, à une reprise des hostilités dans un chaos géopolitique généralisé ?
Chroniques du Moyen-Orient – Diplomatie de Versailles et signatures d’accords : la paix, enfin ? (T 1843)
Le président Donald Trump arrive au château de Versailles, le mercredi 17 juin 2026, pour un dîner bilatéral avec le président français Emmanuel Macron (© Photo officielle de la Maison Blanche par Daniel Torok / Flickr)
Middle East Chronicles —Versailles diplomacy and the signing of agreements: peace, at last?
In his latest Middle East Chronicle, Ambassador Bertrand Besancenot assesses the key implications of the various agreements recently signed for the situation in Iran and Lebanon. Is "Versailles diplomacy" truly paving the way for lasting peace, or should we expect a resumption of hostilities across various fronts amidst widespread geopolitical chaos?
Après l’accord irano-américain, va-t-on vers la paix au Moyen-Orient ?
L’accord signé à Versailles le 17 juin entre les États-Unis et l’Iran a été accueilli partout dans le monde – sauf en Israël et par certains à Washington – avec soulagement, car il met fin, en principe, aux hostilités et lève le blocus du détroit d’Ormuz, cause d’une crise énergétique mondiale préoccupante.
Il est clair, néanmoins, qu’à ce stade aucun des objectifs israélo-américains à l’origine du conflit n’est réglé : élimination du programme nucléaire iranien, destruction de l’arsenal de missiles balistiques de Téhéran, démantèlement du réseau régional de mandataires de l’Iran (en particulier le Hezbollah au Liban) et renversement du régime islamique. L’accord signé est, en fait, un simple mémorandum, qui évite pour le moment un nouvel embrasement régional et qui établit un programme de négociation de soixante jours extensibles sur les points en litige, y compris les modalités de circulation dans le détroit d’Ormuz, le dégel des avoirs financiers iraniens à l’extérieur et la compensation éventuelle des dommages de guerre.
Naturellement, Donald Trump présente aux Américains son accord comme une victoire éclatante : baisse prochaine des prix du pétrole, affaiblissement des capacités de nuisance de l’Iran etc. L’Iran, malgré l’importance des destructions sur son sol, fait de même en proclamant sa victoire sur le « Grand Satan » (les États-Unis) et le « Petit Satan » (Israël), du fait de l’inclusion du Liban dans le cessez-le-feu, de la fin du blocus américain sur les ports iraniens, du déblocage de milliards de dollars d’avoirs iraniens, de la levée des sanctions américaines (notamment sur le pétrole) et de son contrôle du détroit d’Ormuz…
Sur le fond, cet accord peut donc difficilement être analysé autrement que comme un échec de la diplomatie trumpienne, qui s’est laissée entraîner par Benjamin Netanyahou dans un conflit qui, hélas, porte atteinte à la crédibilité internationale des États-Unis et, après le carnage à Gaza, au crédit moral d’Israël, tous les deux sérieusement entamés. Il n’est, en effet, pas du tout évident que la négociation à venir sur le nucléaire parvienne à des résultats meilleurs que le JCPOA (accords de Vienne) de 2015, loin de là. En outre, le Premier ministre israélien conteste ouvertement cet accord auquel il n’a pas été associé et il réserve le droit d’Israël à poursuivre ses opérations militaires, en particulier au Liban.
De leur côté, les pays du Golfe, premières victimes de cette crise après l’Iran, s’interrogent – à part les Émirats arabes unis (EAU) – sur la fiabilité de la protection américaine et ils entendent mieux prendre en main leur destin sécuritaire en renforçant leurs capacités de défense autour de leurs infrastructures énergétiques et stratégiques. Ils souhaitent aussi développer leur coopération avec leurs voisins (Pakistan, Turquie, Égypte) et ont commencé à élaborer des projets de nouvelles voies de circulation évitant le détroit d’Ormuz. Le ministre saoudien des affaires étrangères a, par ailleurs, déclaré publiquement ne disposer d’aucune information sur le fonds de 300 milliards de dollars pour reconstruire l’économie iranienne évoquée par l’accord, ni sur une éventuelle contribution des monarchies du Golfe. Il a précisé que « la confiance avec l’Iran d[evai]t être reconstruite avant que toute idée de coopération économique ou d’investissement mutuel puisse être abordée rationnellement ».
Il faut bien sûr espérer que la négociation permette, in fine, de trouver un compromis acceptable sur le nucléaire ; obtienne certaines garanties iraniennes sur son programme balistique ; comporte un engagement de Téhéran à ne plus déstabiliser la région via ses proxies ainsi qu’une renonciation à percevoir des « frais de service » dans le détroit d’Ormuz. Cela est très loin d’être acquis, car le régime iranien est persuadé d’avoir gagné cette guerre et s’est durci avec le renforcement des éléments les plus radicaux des Gardiens de la révolution. En outre, la population iranienne risque d’être la grande oubliée de cet accord. De plus, le jusqu’au-boutisme de Benjamin Netanyahou menace de perturber cette négociation – comme on le voit au Liban –, même si Donald Trump semble peu disposé à reprendre des opérations militaires sur l’Iran. En effet les divergences et tensions se sont multipliées ces dernières semaines entre Washington et Tel Aviv : le Président américain veut parvenir à un accord avec l’Iran, réduire les tensions régionales et ouvrir la voie à une stabilisation plus large du Moyen-Orient, afin de se concentrer sur d’autres dossiers, notamment les élections de mi-mandat en novembre ou Cuba. En revanche Benjamin Netanyahou voit cet accord comme un revers stratégique et entend préserver sa liberté d’action maximale contre l’Iran et ses alliés.
En somme, il convient naturellement de se réjouir que la guerre soit arrêtée, que l’on ait évité l’aggravation d’une crise énergétique mondiale, que le Liban puisse profiter de l’affaiblissement du Hezbollah pour se reconstruire et que la diplomatie reprenne enfin ses prérogatives au Moyen-Orient. Les pessimistes diront cependant qu’une mauvaise paix mène toujours à une nouvelle guerre… car le régime iranien investira les ressources dégelées dans son arsenal militaire et son réseau de proxies, ce qui présage un nouveau cycle inévitable de confrontation. Les optimistes espèrent, de leur côté, qu’une dynamique de paix se créera au cours de la négociation qui a commencé : si l’Iran, avec des moyens retrouvés, rénove ses installations pétrolières et gazières et se focalise sur la reconstruction du pays au lieu de poursuivre la chimère de son « arc chiite » au Moyen-Orient, la société iranienne, éduquée, pourrait enfin sortir du processus d’appauvrissement actuel et espérer se rapprocher du modèle occidental auquel elle aspire. Toutefois, le régime islamique fera-t-il le bon choix ? Est-il capable de s’ouvrir, ne fût-ce que pour éviter de nouvelles « émeutes de la faim » ? Les pragmatiques du régime l’emporteront-ils sur les ultraconservateurs au sein des Gardiens de la révolution ? Rien n’est moins sûr.
Le succès de la négociation est en tout cas ce qu’il faut souhaiter à la fois pour la population iranienne, pour la stabilisation du Moyen-Orient et pour la reprise économique dans le monde. Il reste que l’Iran continuera à jouer la carte libanaise pour faire pression sur Washington et, éventuellement, faire traîner les négociations en longueur en mettant la faute sur les États-Unis, responsable à ses yeux des actions de l’État hébreu au pays du Cèdre. Tout règlement durable dans la région ne pourra pas faire l’impasse sur une solution équitable à la question palestinienne, ce à quoi le gouvernement israélien actuel n’est, hélas, pas prêt.
Que peut-on attendre de l’accord entre Israël et le Liban signé à Washington le 26 juin ?
Cet accord est le premier signé directement entre ces deux pays. Il est présenté comme une étape importante dans la normalisation entre deux États qui ne se reconnaissent pas encore. La pression américaine a permis ce résultat qui n’avait rien d’évident. En effet, Israël occupe une partie du territoire libanais, a envahi son voisin à trois reprises, est nettement supérieur sur le plan militaire, porte un projet expansionniste au Moyen-Orient et est prêt à détruire tout ce qui l’entoure pour assurer sa sécurité.
De son côté, le Hezbollah, parti encore dominant au Liban, est inféodé à Téhéran, a entraîné le pays du cadre dans plusieurs guerres contre sa volonté, cherche à maintenir sa domination et menace de torpiller la paix civile si on touche à ses armes… De ce fait, il y a au Liban un profond désaccord entre les différentes communautés sur les causes des difficultés du pays et sur les solutions à envisager ; et l’accord signé polarise le débat politique. En effet l’accord-cadre signé à Versailles entre les États-Unis et l’Iran fait, de facto, de la République islamique un acteur indispensable au Liban – ce qui inquiète les adversaires du Hezbollah – mais elle donne aux États-Unis un levier pour tempérer les ardeurs guerrières du gouvernement Netanyahou au Liban, ce qui est source d’espoir pour beaucoup.
S’agissant de l’accord en quatorze points entre Israël et le Liban, il a le mérite de mettre, sur le papier, un terme au conflit au Liban et reconnaît la souveraineté et l’intégrité territoriale du Liban, ce qui n’est pas indifférent quand on sait les ambitions territoriales au sud-Liban de certains extrémistes en Israël.
En revanche, il n’y a pas de calendrier de retrait des forces israéliennes au Liban car Benjamin Netanyahou le lie à l’élimination totale de la menace du Hezbollah contre Israël. En outre, le Premier ministre israélien a sa propre interprétation de l’accord, qui lui donnerait carte blanche pour continuer à frapper le Hezbollah au titre de la légitime défense.
Quant au Hezbollah, il refuse de se conformer à cet accord, ce qui entrave l’objectif de son désarmement. En outre l’armée libanaise n’a pas vraiment les moyens de réaliser seule ce but et elle doit éviter le risque de dissension communautaire en son sein. La tâche du gouvernement libanais est donc difficile, ce qui le porte à n’envisager qu’un processus progressif, avec une assistance internationale. C’est la raison pour laquelle Beyrouth doit se satisfaire dans un premier temps de la création de deux zones pilotes au sud du pays, dont Israël se retirerait au profit de l’armée libanaise. Un autre point de l’accord risque cependant de poser problème : l’article 13 stipule que le Liban renonce à engager des poursuites judiciaires contre de potentiels crimes de guerre, ce qui n’est pas accepté par certaines parties au Liban et devrait être contesté au Parlement.
Quant aux États-Unis, ils sont censés mobiliser les partenaires internationaux du Liban pour apporter une aide humanitaire et reconstruire le pays. Les pays du Golfe sont naturellement visés, mais ils ne le feront qu’à certaines conditions. Ils estiment, en effet et à juste titre, que la pérennité de l’accord israélo-libanais ne serait assurée que s’il y avait un accord global américano-iranien, amenant Téhéran à accepter un désarmement du Hezbollah et sa transformation en un simple parti politique, ce qui est loin d’être acquis. Or, il n’est pas assuré que les négociations américano-iraniennes aboutissent à un accord global dans les soixante jours. En effet, Donald Trump cherche a priori à sortir du guêpier du conflit avec l’Iran en acceptant certains compromis, mais le régime iranien risque d’être intransigeant dans ses demandes car il estime avoir gagné la guerre. En outre, Benjamin Netanyahou n’a pas renoncé à « finir le travail » au Liban comme en Iran, et on ne peut pas exclure que, si la négociation entre Washington et Téhéran traîne en longueur, Israël cherche à entraîner les Américains dans de nouveaux affrontements militaires dans la région… À cela s’ajoute la frustration des pays du Golfe, qui entendent faire valoir leurs préoccupations notamment sur le dossier balistique iranien qui est la menace la plus claire. En outre, ces pays, à l’exception des EAU, perçoivent désormais Israël comme l’une des principales sources d’instabilité dans la région, d’autant plus que le gouvernement de Benjamin Netanyahou refuse la moindre concession aux Palestiniens.
Dans ce contexte généralement incertain au Moyen-Orient, le Liban espère un apaisement des tensions et des progrès dans les négociations vers un arrangement régional qui lui permettrait enfin de se reconstruire. Il est cependant conscient des difficultés de ces négociations en cours et du rôle déterminant du Président Trump pour parvenir à un accord avant les élections de mi-mandat aux États-Unis. Après cette échéance, si aucun accord n’était conclu, il serait probable que le Congrès souhaite jouer un rôle actif sur ce dossier pour limiter le risque d’une reprise des hostilités coûteuses et encadrer un futur accord avec l’Iran. La sortie du tunnel n’est toutefois pas assurée. Naturellement la France, de son côté, continuera de faire le maximum pour protéger les intérêts du Liban, comme elle l’a toujours fait. ♦
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