L’Asie est engagée dans un processus de nucléarisation. La Chine, puissance en expansion, poursuit la modernisation de son arsenal, incitant d’autres pays de la région à accroître leurs efforts de défense, au risque de remettre en cause les équilibres actuels.
Les enjeux nucléaires au XXIe siècle en Asie (Juin 2015)
Nuclear Issues of the 21st Century in Asia
Asia is engaged in a process of “nuclearization.” China, whose power expands, pursues the modernization of its arsenal, encouraging other countries in the region to expand their defense efforts, risking the reevaluation of the current equilibrium.
L’Asie s’est affirmée au tournant du XXIe siècle comme le nouveau centre de gravité stratégique. Si cet espace géographique traditionnellement considéré comme notre Extrême-Orient est devenu primordial, c’est parce qu’il héberge plusieurs grands émergents et que l’avenir d’un certain nombre d’enjeux globaux se joue là, dans cette partie du monde. S’il est une région en effet où l’histoire contemporaine récente a connu d’importantes mutations, c’est l’Asie, et si un secteur a accompagné ces évolutions et continue de marquer l’actualité stratégique du moment, c’est le nucléaire militaire. Deux décennies à peine après l’accès de l’Inde et du Pakistan au club fermé des États dotés de l’arme nucléaire, une nouvelle tendance émerge peu à peu sous les traits d’une course aux armements stratégiques entre les grandes puissances régionales rivales, sous l’influence de plusieurs facteurs dont l’un, dimensionnant, est lié à la montée en puissance politique, économique et militaire de la Chine. L’émergence et l’affirmation de la puissance accompagnées du feu nucléaire dans le contexte asiatique posent d’importants défis à moyen terme pour le maintien des grands équilibres stratégiques et de la stabilité, mais aussi à plus court terme. L’exercice de la dissuasion dans le cadre des contentieux territoriaux pose notamment le risque d’une escalade non maîtrisée en conflit, avec une dimension nucléaire et le spectre d’une implication des autres grandes puissances.
De la prolifération à la course aux armements
L’Asie a ouvert un nouveau chapitre de son histoire nucléaire au tournant du XXIe siècle en s’engageant dans une forme de course aux armements stratégiques, sans avoir tourné la page de la prolifération, et résorbé cette menace en préalable. Dans les années 1990, lorsqu’il s’agissait des questions de sécurité dans cette partie du monde, la prolifération des technologies liées aux armes de destruction massive et à leurs vecteurs était au centre des préoccupations. L’Inde et le Pakistan entraient dans le cercle fermé des puissances nucléaires en 1998, en qualité d’États dotés sinon de jure en tout cas de facto au sens du traité de non-prolifération, tandis que la Corée du Nord continuait à montrer des signes d’intérêt pour le nucléaire militaire et les missiles balistiques. En parallèle, la Chine, puissance nucléaire établie préoccupait moins pour son programme nucléaire national, de petite taille et défensif, que pour son rôle dans la prolifération des technologies sensibles. Elle était alors avec la Russie, l’un des principaux pourvoyeurs de technologies nucléaires et balistiques au profit des pays proliférants et c’est en ce sens que les chancelleries occidentales faisaient pression. Il s’agissait d’amener Pékin à se rapprocher des normes et standards en la matière.
Au tournant du XXIe siècle, la région est entrée dans l’ère de la dissuasion selon un processus simple et prévisible. Après avoir accédé à l’arme nucléaire, les nouveaux États dotés sont entrés dans des logiques de dissuasion, commençant alors à déployer leurs armes et à se préoccuper de doctrine. Un phénomène concomitant s’est lui aussi produit dans le Nord-Est asiatique, et a trait au développement des programmes sensibles en Corée du Nord et à l’évolution de la perception de la menace régionale sur fond de prolifération. Mesurant très concrètement les progrès tangibles des programmes balistiques nord-coréens quand Pyongyang effectuait ses tests, Tokyo se tourne vers son allié américain et fait le choix de la défense antimissile. Au moment où la dissuasion se redessine ainsi en Asie du Sud et du Nord-Est, un autre mouvement sourd gronde. Il dit mal son nom, mais les observateurs en comprennent la force tectonique. La puissance politique économique et militaire chinoise émerge, et Pékin commence à recueillir les dividendes de sa politique d’investissement dans les hautes technologies sur lesquelles elle a parié pour développer sa base scientifique, technique et industrielle, et accéder à l’autonomie pour contourner les restrictions internationales sur les ventes d’armes qui pèsent sur elle depuis la répression de Tiananmen.
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