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L’imbroglio sahraoui dans une Afrique divisée
La situation politique de l’Afrique continue à se dégrader. Le Mozambique, où M. Samora Machel a pu surmonter une crise grave, ne se contente plus de menacer la Rhodésie [NDLR 2026 : Zimbabwe depuis 1980] mais ferme sa frontière au trafic extérieur rhodésien qui sera obligé d’emprunter le réseau ferroviaire sud-africain déjà surchargé. Salisbury, en outre, est contraint de contenir la relance des activités subversives tout en poursuivant des négociations difficiles avec la fraction modérée de l’African National Congress (ANC) sans pouvoir être en mesure d’accepter ni les exigences de M. Nkomo sur la constitution d’un pouvoir intérimaire ni le plan de règlement présenté par Londres le 22 mars.
Ce plan, qui prévoit l’introduction d’un régime majoritaire africain à Salisbury dans un délai de dix-huit à vingt-quatre mois, vise également à rassurer les colons blancs à qui l’on pourrait promettre des garanties politiques et financières s’ils consentaient à rester sur place après le changement de régime. Il se heurte à l’opposition de M. Ian Smith et de son parti qui, dans la conjoncture politique actuelle, ne pourraient être évincés du pouvoir sans un recours à la force. L’Afrique du Sud suit avec attention l’évolution des événements : elle est partagée entre le désir d’intervenir en faveur de la communauté blanche et celui de participer à l’élaboration d’une solution de compromis. Elle a été mise sur pied de guerre par la menace qui pèse sur la frontière septentrionale de la Namibie depuis que le Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA), aidé par les Cubains et les Soviétiques, a pris le contrôle de la majeure partie du territoire angolais.
L’échec des partis non-marxistes a profondément ébranlé l’opinion de ceux des gouvernements africains qui, en janvier 1976, s’étaient prononcés en faveur de la constitution à Luanda d’un gouvernement de réconciliation nationale. Les plus opportunistes ou les plus vulnérables se sont empressés de reconnaître la République populaire d’Angola. Le Zaïre notamment, dont la situation économique supporte les conséquences de la chute des cours du cuivre et de la fermeture de la voie ferrée de Benguela, a dû se rapprocher in extremis du gouvernement de M. Neto. Kinshasa s’attaque maintenant à la solution de ses défaillances économiques (perte de recettes budgétaires d’environ 500 millions de dollars en 1975) : il dévalue de 42 % sa monnaie : il cherche également à obtenir un prêt de 200 M $ du Fonds monétaire international (FMI) et l’étalement des remboursements de sa dette extérieure (3 milliards $). Ces mesures d’assainissement financier s’accompagnent d’une augmentation de 20 % des salaires, d’un contrôle strict des prix, d’un contingentement des importations, d’un accroissement de l’aide au développement agricole et d’une rétrocession, aux anciens propriétaires des 120 sociétés étrangères nationalisées en 1974, de 40 % du capital de ces entreprises.
Pour retrouver sa vigueur, le Zaïre, un des États stabilisateurs de l’Afrique, est ainsi amené non seulement à devoir composer avec son voisin angolais mais aussi à éviter de se laisser entraîner, s’il veut obtenir l’aide internationale, dans un conflit ouvert avec l’Afrique du Sud. Ces exigences contradictoires placent le général Mobutu dans une position très délicate. Il en va de même pour M. Kaunda de Zambie dont l’économie est à la fois gênée par la fermeture du chemin de fer de Benguela et par celle de la frontière rhodéso-mozambiquaise, la nouvelle voie ferrée Lusaka-Daar es Salam ne pouvant encore être utilisée à plein en raison notamment de l’engorgement du port tanzanien.
Ce long préambule sur la situation générale du continent a paru nécessaire afin d’éclairer l’ambiance dans laquelle se situe l’aggravation de la tension algéro-marocaine à propos du Sahara occidental. L’affaire angolaise, l’attitude à adopter à l’égard de l’Afrique du Sud et de la Rhodésie, les pressions soviétiques et américaines, ont provoqué un clivage de l’opinion africaine dont la diplomatie algérienne profite pour retrouver à l’Organisation de l’unité africaine (OUA) ses amitiés idéologiques que l’échec de sa politique d’unité d’action arabo-africaine avait rendues moins confiantes. En revanche, la réaction vive du gouvernement américain après le succès obtenu par les Soviétiques en Angola peut lui faire craindre que Moscou n’apporte plus maintenant qu’un appui mesuré à la thèse algérienne, du moins tant que des succès spectaculaires n’auront pas été obtenus sur le terrain par le Front Polisario.
Depuis la « marche verte » ordonnée par le roi Hassan II, en octobre 1975, après que la Cour de La Haye se fut prononcée, non sans nuances, en faveur de l’autodétermination du Sahara occidental (voir Défense Nationale de février 1976 [NDLR 2026 : janvier en réalité]), trois événements majeurs ont affecté les relations d’Alger et de Rabat : la conclusion à Madrid, le 14 novembre 1975, d’un accord entre l’Espagne, le Maroc et la Mauritanie, plaçait le territoire sahraoui sous administration tripartite jusqu’à la fin de la présence militaire espagnole (28 février 1976) ; l’occupation par les troupes marocaines et mauritaniennes des zones du Sahara, que s’étaient concédées ces deux pays par un accord secret de 1973, laissait augurer que l’intégrité du territoire sahraoui ne serait pas respectée ; la création de la République sahraouie, proclamée après le départ des dernières troupes espagnoles, affirmait la volonté du Front Polisario de poursuivre la lutte de libération nationale contre les envahisseurs marocains et mauritaniens.
Les causes du revirement de la politique de Madrid à l’égard du Sahara occidental sont difficiles à déceler. Le régime, encore mal assuré, du roi Juan Carlos s’est-il rallié à la thèse de la partition en échange d’une reconnaissance de ses droits sur Melilla et Ceuta, du respect de ses intérêts dans l’exploitation des phosphates de Boucraâ et de garanties pour la sécurité de sa province canarienne ? Rien ne permet de l’affirmer mais il est certain que la décision du souverain n’a été approuvée ni par les partis de gauche ni même par une fraction de l’armée et de l’équipe gouvernementale.
L’avance des troupes marocaines et mauritaniennes s’est heurtée aux guérilleros du Front Polisario ayant le soutien, au moins logistique, de l’armée algérienne qui, fin décembre, concentra ses forces à la frontière marocaine : le 27 janvier, un accrochage opposa même une unité de l’Armée nationale populaire (ANP) aux Forces armées royales (FAR) à Amgala, localité du Sahara située à 3 km de la frontière algérienne, au carrefour des pistes venant du sud et se dirigeant vers El Aioun, Smara ou Tindouf. L’engagement donna lieu à une intense activité diplomatique, les adversaires cherchant à entraîner dans leur camp les partisans de l’un ou l’autre bloc : le Maroc se déclara confronté à une conjuration socialiste internationale où les Cubains pourraient jouer le même rôle qu’en Angola et l’Algérie laissa croire que Rabat se préparait à recevoir l’appui de la VIe Flotte américaine. Toutefois les combats s’arrêtèrent ; la Ligue arabe envoya une mission de médiation qui ne parvint pas à rapprocher les positions sur le fond du problème mais réussit à éviter l’affrontement direct des deux armées ; les unités marocaines et mauritaniennes étendirent leur emprise sur l’ensemble du territoire et ne furent harcelées que par des commandos du Front. Ceux-ci obtinrent quelques succès sur l’armée mauritanienne qui ne parvint à occuper Villa Cisneros, rebaptisée Dakhla, que le 11 janvier alors que les troupes chérifiennes avaient atteint El Aioun un mois plus tôt. Fin février, les unités du Front auraient effectué un nouveau raid sur Amgala et harcèleraient en permanence Jdiria, Smara et Haouza, localités situées sur la piste reliant El Aioun à Tindouf. Rabat ne veut pas admettre que ces actions soient le fait du seul Polisario. Quoi qu’il en soit, malgré les difficultés rencontrées, les Mauritaniens et les Marocains occupaient au départ de l’armée espagnole l’ensemble du territoire sahraoui. La djemaa (assemblée) du Sahara occidental, réunie à El Aioun le 26 février, avait ratifié l’accord tripartite, geste que Rabat et Nouakchott considéraient comme l’équivalent du référendum sur l’autodétermination que réclamait l’ONU. L’avance militaire ne s’était pas faite sans provoquer des réactions de crainte dans la population : la Croix-Rouge estime à 40 000 le nombre de réfugiés sahraouis dans les camps d’hébergement du sud-est algérien. Alger en profite pour souligner l’analogie existant entre l’invasion du Sahara et l’occupation de la Cisjordanie par Israël. Ould Ziou, président du Conseil provisoire sahraoui, déclarait dès le mois de février à l’envoyé spécial du journal Le Monde que les Sahraouis étaient devenus les « Palestiniens du Maghreb ».
La proclamation de la République sahraoui est survenue le 28 février après que M. Waldheim eut fait savoir aux autorités marocaines qu’un vote d’une assemblée choisie par l’administration espagnole pour représenter les diverses catégories socio-professionnelles ne pouvait remplacer une « consultation libre organisée avec le concours d’un représentant des Nations unies ». Pour éviter de cautionner la manœuvre marocaine aux yeux de l’ONU, Madrid avait décidé d’ailleurs de retirer ses dernières troupes le 24 février, la réunion de l’Assemblée devant se tenir à cette date. Le premier gouvernement sahraoui fut constitué le 3 mars avec MM. Mohamed Ould Ahmed comme Premier ministre et Hakim Brahim comme ministre des Affaires étrangères. Le bureau exécutif du Front Polisario, dont M. El Houali est le secrétaire-général, demeure l’instance suprême. Auparavant, les ministres des Affaires étrangères de l’OUA, réunis à Addis-Abeba, avaient dû se prononcer sur la reconnaissance de ce Front comme mouvement de libération nationale : 17 pays ont voté pour, 14 contre et 16 se sont abstenus. Les premiers sont ceux qui étaient favorables au MPLA, lors du « sommet » de janvier 1976 (voir la carte dans Défense Nationale, mars 1976, p. 193), à l’exception du Mali, du Soudan, de l’Éthiopie, de la Tunisie, du Mozambique, de Maurice et de la Guinée équatoriale. Les pays défavorables sont, outre le Maroc et la Mauritanie, le Cameroun, la Côte d’Ivoire, le Gabon, le Liberia, le Malawi, le Mali, le Niger, la République centrafricaine (RCA), le Sénégal, la Tunisie, le Zaïre et la Zambie, c’est-à-dire des pays qui s’étaient prononcés contre le MPLA au sommet de Kampala et auxquels s’étaient joints le Mali et la Tunisie.
Dans le combat singulier auquel se livrent Algériens et Marocains sur la scène africaine, le Maroc est soutenu par un noyau de pays modérés qui adoptent cette attitude par méfiance à l’égard d’Alger ; l’Algérie a retrouvé sa clientèle d’États dits progressistes qui lui restent fidèles pour des raisons idéologiques assez imprécises. Dans les deux cas, il est visible que les affinités sont attisées par des influences extérieures à l’Afrique. Le gouvernement chérifien a l’avantage d’être appuyé par une opposition intérieure qui fut la première à revendiquer l’expansion du Maroc vers le sud ; l’attitude du gouvernement algérien provoque la renaissance de tendances dont il est difficile de mesurer l’importance et qui cherchent à s’attaquer davantage à la nature du régime qu’à sa position dans l’affaire sahraoui. Cette affaire ne peut être réglée par une victoire sur le terrain comme le fut celle de l’Angola, du moins si les grandes puissances n’interviennent pas et si l’on peut éviter un conflit armé entre l’Algérie et le Maroc. Les « Palestiniens du Maghreb » se contenteront vraisemblablement d’entretenir un climat d’insécurité afin d’obliger l’OUA et l’ONU à se prononcer sur leur sort. Des actions d’intimidation risquent de s’exercer sur les pays africains ou arabes qui ne sont pas favorables à la cause sahraouie et d’attiser la virulence de leurs oppositions intérieures.
30 mars 1976
Bernard Brionne
Pays de liberté et de concorde, la Côte d’Ivoire voudrait y rallier l’Afrique australe
Il est des lieux où s’engagent de grandes batailles ; le soleil des victoires en illumine les ruines. D’autres sont parcourus par les sentiers de la diplomatie : le même soleil y brille sur les concordances souhaitées par l’homme, fussent-elles rompues par l’événement ou contrariées par d’autres desseins. La Côte d’Ivoire est de ceux-ci. Et cela parce qu’à Yamoussoukro est né un homme d’État dont le souci constant est l’entente. Yamoussoukro, une nouvelle Brasilia disent certains. En fait ce serait plutôt Versailles : on vient y chercher l’avis précieux d’un chef d’État dont l’expérience s’enracine dans la coutume, échappant ainsi aux courants idéologiques dont s’abreuve notre siècle. On y vient aussi pour esquisser de nouvelles voies à la détente en Afrique. Lorsque l’actualité ouvre une porte de paix, on sait à Yamoussoukro qu’il faut y passer avant qu’elle ne se referme. Le président Houphouët-Boigny a trop le goût du dialogue, le sens de l’épreuve pour craindre l’échec. Son agenda est le calendrier de la persévérance et non point un répertoire de victoires car il sait qu’au nombre des victoires d’un homme d’État on recense celui de ses ennemis. Or, contrairement à tant d’autres pays, les prisons sont vides en Côte d’Ivoire et l’armée reste l’arme au pied.
Toute la vie du pays est marquée par la personnalité de son président. Kwame Nkrumah (Ghana) était un visionnaire, Hailé Sélassié (Éthiopie) le continuateur d’une dynastie, les présidents Léopold Sédar Senghor (Sénégal) et Agostino Neto (Angola) apparaissent comme des intellectuels que leur culture éloigne du peuple. Le président Houphouët-Boigny reste le fils du sol africain et, comme tous ses ancêtres, il croit aux vertus de la palabre. À ses yeux nulle idéologie n’est accoucheuse d’avenir, pas même au forceps de l’histoire. Et la violence qui, souvent, est l’ultime recours du faible contre l’injustice, il en réprouve les risques, il en déplore les inévitables destructions. Alors, comme pour Socrate, la voie royale des relations humaines est pour lui le dialogue. « Par le dialogue, vous pouvez transformer même l’adversaire », aime-t-il à répéter. Ignorer cela, c’est se condamner à ne rien comprendre ni à la diplomatie ivoirienne, ni à l’essor économique du pays, ni à la secrète personnalité de l’homme qui les dirige.
Ce que veut le président Houphouët-Boigny, c’est « un développement par l’homme et pour l’homme, juste, cohérent, harmonieux ». Quinze années de vie politique en France suivies par quinze ans de magistrature suprême en Côte d’Ivoire lui ont permis de tisser la trame d’un tel développement et de conduire son pays à une stabilité aussi remarquable sur le plan politique que dans le domaine économique. Conscient de ce qui peut ainsi être mené à terme, il s’irrite des coups d’État qui jalonnent l’histoire récente de l’Afrique comme il s’insurge contre les rivalités doctrinales qu’il juge désastreuses. L’essor du pays exige un effort de solidarité, donc impose le dialogue. Celui-ci constitue une constante de la vie politique ivoirienne. C’est d’ailleurs pour mieux l’établir que le Parti démocratique de Côte d’Ivoire–Rassemblement démocratique africain, le PDCI-RDA, a créé des comités de quartier se substituant aux anciens conseils ethniques. Jamais de recours à l’anathème, et on a pu voir en juillet dernier le PDCI-RDA participer à la première conférence des partis politiques africains sur les voies africaines vers le socialisme, « lui qui ne s’est jamais proclamé socialiste » comme devait le préciser son secrétaire général, M. Philippe Yacé.
Cette conduite a donné ses résultats. On ne constate aucune tension tribale en Côte d’Ivoire, l’économie du pays s’intègre progressivement dans le commerce international en dépit de certaines disparités régionales, le revenu moyen par habitant a triplé en quinze ans, l’émulation propre au libéralisme assure d’appréciables ressources en capitaux et en savoir-faire, la rigueur budgétaire préserve une large capacité d’endettement, ce qui est exceptionnel. N’imaginons cependant pas que l’initiative privée décharge l’État de toute responsabilité économique. Les investissements publics ont représenté au cours de ces dernières années 65 % du total des investissements réalisés en Côte d’Ivoire et sans surcharge de la pression fiscale.
Cette option libérale sera maintenue dans les prochaines années. Pourquoi s’en éloignerait-on d’ailleurs ? En présentant à la fin du mois de mars le plan 1976-1980, son responsable, M. Mohamed Diawara, l’a résumé en trois points : maintien d’une forte croissance économique : accroissement de la participation des Ivoiriens aux activités économiques ; promotion individuelle et collective des habitants. Ce plan repose, en fait, sur deux options : ouverture de l’économie sur l’extérieur et développement de la coopération régionale. Tout cela nécessite une extension du port d’Abidjan. Son budget a déjà été accru cette année, car il doit se moderniser pour faire face aux risques de congestion. Mais une simple amélioration de l’équipement ne saurait suffire. Il faut étendre les installations, et comme les terrains font désormais défaut à Bassam, c’est au sud du plateau du Banco qu’il va falloir gagner la place indispensable.
La vitalité économique de la Côte d’Ivoire ne dépend pas exclusivement, on s’en doute, de son système libéral. Elle se nourrit du dynamisme de son agriculture comme de l’activité minière et industrielle. Mais l’effort social s’accomplit au même rythme. Au cours des cinq dernières années, plus d’un tiers des dépenses courantes de l’État ont été affectées à l’enseignement tandis que pendant la même période le personnel de la santé publique doublait presque. Enfin, à signaler l’exécution du programme d’électrification systématique des villages en même temps que leur alimentation en eau potable.
Ce réalisme générateur de prospérité, il se développe dans un climat de liberté, d’harmonie et de concorde que le président Houphouët-Boigny voudrait voir s’instaurer dans le reste de l’Afrique. D’où son attitude à l’égard de l’Afrique du Sud. On le dit peu compris à ce sujet, et encore moins suivi, et pourtant, depuis deux ans, plus d’une centaine de fonctionnaires africains, voire des ministres, se sont rendus à Pretoria. Tous ne s’y rendaient pas pour des entretiens politiques, certes, car il ne faut pas oublier que l’Afrique noire est le deuxième client de la République sud-africaine (RSA), après la Grande-Bretagne. Cependant le chef de l’État ivoirien veut donner une impulsion politique à ces relations. L’offensive diplomatique en ce sens a commencé réellement en 1971. La détente Est-Ouest laissait le continent africain à l’écart. Des courants contraires s’y affrontaient, alimentés par des situations critiques et l’esprit d’intolérance. Le président Houphouët-Boigny reconnaît que « l’évolution de la Rhodésie, de la Namibie et de l’Afrique du Sud vers un style de relations inter-communautaires prenant définitivement en considération les aspirations de leurs peuples est beaucoup trop lente » (Discours devant le Congrès du PDCI-RDA, octobre 1975), mais, annonce-t-il, la politique du dialogue sera poursuivie sans complexe par la Côte d’Ivoire, et ce « malgré les sarcasmes et les insinuations malveillantes ». Une tranquille assurance, une belle fermeté, donc. Et comment ne pas penser, devant certaines insinuations, à cette réflexion de Nietzsche : « l’indignation morale est l’espèce de vengeance la plus perfide » ?
Ces contacts en vue de détendre l’atmosphère dans le sud du continent, la Côte d’Ivoire les maintient. Les interventions sud-africaines dans le conflit angolais, le durcissement du régime de Ian Smith, et parallèlement l’intransigeance du Mozambique ou l’aggiornamento du président Kenneth Kaunda (Zambie) ne sont pas de nature à infléchir la politique du gouvernement ivoirien, une politique à long terme et que son président justifiait récemment en ces termes : « la présence de 46 ambassadeurs africains à Pretoria contribuerait plus efficacement à faire avancer la solution de l’égalité raciale que toutes les résolutions platoniques votées depuis 30 ans à l’ONU. » Bref la Côte d’Ivoire maintient le cap. Elle ne pense pas qu’une grande cuillère soit obligatoire lorsqu’on déjeune avec le diable. Elle a entrepris d’infléchir l’attitude de John Vorsler, de l’amener à instaurer un dialogue avec les noirs, les métis et les Indiens qui peuplent la République sud-africaine. D’aucuns pensent que cette initiative a moins de chances que jamais d’aboutir maintenant que les possessions portugaises ont accédé à l’indépendance et que la détermination des nationalistes africains se focalise sur la Rhodésie. Il se pourrait bien, au contraire, que pour éviter l’isolement total, les autorités de Pretoria se montrent plus enclines à écouter ceux des dirigeants africains qui ne leur témoignent pas que de l’aversion.
L’obstination du président Houphouët-Boigny est celle d’un homme épris de paix et qui, pour avoir modelé son pays, a conscience des possibilités de la volonté pour autant qu’elle soit épaulée par une sage réflexion et le sens de l’opportunité. À Yamoussoukro, son village natal devenu une sorte de capitale de sa diplomatie, il doit y songer sans cesse. Et lorsqu’il y reçoit Connie Mulder, le ministre sud-africain de l’Intérieur, personne n’imagine qu’il puisse être dupe de l’habileté de son interlocuteur. « Je n’ai pas cessé de dénoncer l’apartheid, je l’ai dit à M. Vorster ». Confidence ou mise au point, ces propos du président Houphouët-Boigny prouvent qu’en lui le souci du compromis n’altère pas la conviction. ♦







